lundi 30 mars 2020

Le journalisme dont Khaled Drareni est le nom



A la demande de Abdallah Benadouda, manager émérite de Radio Corona Internationale, la radio de la fin "d'un" monde, j'ai fait une chronique sur Khaled Drareni, journaliste incarcéré à la prison d'El Harrach pour avoir exercé son métier: couvrir les manifestations du Hirak. La voici: 


Salam Abdallah, je devais parler de Blida, mais je vais parler de Khaled Drareni. Cas de force majeure, c’est la répression qui impose sa loi, c’est elle qui impose le sujet. Mais je le précise, mon coeur est aussi avec Blida. Nous sommes déjà tous des blidéens même si le régime fait mine de créer des frontières médicales et sécuritaires futiles. Blida, c’est notre front avancé contre le Corona, c’est d’elle que nous apprenons et c’est là que les travailleurs de la santé se débrouillent comme ils peuvent avec les moyens qu’ils ont (et surtout qu’ils n’ont pas le plus souvent) pour endiguer le mal.

Et c’est là aussi, et contrairement à ce qui se dit avec mépris sur le peuple, que les Algériens sont en train de montrer, une fois de plus, combien ils sont bons et bien, et combien ils savent se transcender et être solidaires. Contrairement aux clichés et aux poncifs de l’autodénigrement qu’on entend trop souvent, nous n’avons pas le gouvernement que nous méritons.

Loin de là!  Voilà une raison de plus pour parler de Khaled Drareni.

Il a un nom de martyr, Mohamed Drareni, son oncle qui est mort au combat et qui a été un des fondateurs de l’UGTA historique. C’est son héros, un homme ouvert et déterminé.. C’est son héros intime, son modèle. A la suite d’une des dernières interpellations suivie d’interrogatoire, il avait écrit que “la seule véritable violence que j’ai subie est qu’on remette en cause mon patriotisme, alors que nous étions à une centaine de mètres de la rue Mohamed Drareni (mon oncle paternel)”. Khaled vient d’avoir le soutien émouvant du fils d’un autre chahid, Maurice Audin.

Pourquoi je parle de ça? J’en parle parce qu’il y a des crétins qui effectivement, sans aucune honte, mettent en doute son patriotisme. Khaled n’en fait pas étalage, mais en matière de patriotisme, il n’a vraiment aucune leçon à recevoir.

J’ai connu Khaled Drareni, la première fois en 2008, je collaborais à un journal où il travaillait. Il était très jeune, j’étais déjà assez vieux. Khaled approche aujourd’hui de la quarantaine, j’ai plus de 60 ans et il me fait l’honneur d’être un ami.

Ma génération - pas seulement celle des journalistes - a raté sa part d’histoire, elle n’a pas pu ou n’a pas su prendre les choses en main. En 1992, au moment où il fallait être lucide et courageux, elle a cédé à la peur. C’était le moment difficile à vaincre et que nous avons raté et qui fait qu’on ne va probablement pas laisser de traces  significativeS dans l’histoire.

Khaled est d’une autre génération, moderne, ouverte sur le monde même si le régime a essayé de nous en couper. La génération de Khaled n’a pas eu une meilleure formation que la nôtre, mais elle est souvent plus positive, moins agressive. Moins sectaire.

Ma génération a été marquée par la peur et la domination des patriarches. Même quand elle se veut critique, elle emprunte des biais détournés, des codes, et en définitive contribue à rendre invisible ceux qui contrôlent nos destins sans avoir de compte à rendre. Même les meilleurs d’entre-nous, ont fait un journalisme “spécifique”, codé, allusif. Et qui en définitive ne gênait personne.

Pourquoi j’en parle aussi? Ce n’est pas pour décrier ma génération - Allah ghaleb 3liha, les ratages de l’histoire ne sont pas réparables - mais pour expliquer pourquoi le journalisme que fait Khaled Drareni est meilleur que le nôtre. Et que c'est bien pourquoi il n’est pas apprécié par ceux qui nous gouvernent

Ce journalisme, qui n’a pas la prétention d’être une conscience de son temps, montre et ne cache pas. Il n’utilise pas les termes codés, il nomme. Et pour un système où l’invisibilité est l’armure essentielle, cela est insupportable.

Khaled me rappelle le héros d’un roman, de Doctorow je crois, c’est un noir aux Etats-Unis qui rend les gens de l’establishment malades car il ne se conforme pas à l’assignation qui est fixé aux noirs par le système dominant. On lui demande d’être un noir selon l’assignation du système, lui agit en homme. Cela lui cause des problèmes fous, mais il ne renonce pas à être un homme.

Khaled et beaucoup de jeunes journalistes de sa génération agissent en journalistes et non en journalistes “spécifiques”. C’est bien pour cela qu’il est en avance. En rupture. Qu’il est déjà dans l’Algérie de demain où l’on nomme précisément les choses au lieu de louvoyer et de les cacher.

Salut à toi Khaled, tu es mon héros.  

lundi 16 mars 2020

رسالة إلى السيد عمار بلحيمر : نداء العقل العظيم الذي يطلقه الوطن أجدر بالاستماع


                 


ذكر السيد عمار بلحيمر، وزير الاتصال، فقرة من مقالتي تدعو إلى تعليق المظاهرات الشعبية بسبب مخاطر فيروس كورونا. لا يزعجني على الإطلاق أن تكون رسالتي إلى المناضلين والمواطنين الذين اقتحموا بثبات الفضاء العام للمطالبة سلميا بالمواطنة والحريات موضع تقدير الوزير. لقد فعلت ذلك عن قناعة وبروح من المسؤولية، وسأفعله كلما لزم الأمر. ليس من المستغرب أن يشارك الوزير عمار بلحيمر ذلك، فقد يحدث أن يتوافق شخصان ظرفيا رغم أنهما لا يتقاسمان نفس الرؤية للأشياء، فحتى الساعة المعطلة تشير إلى التوقيت الصحيح مرتين في اليوم


ومع ذلك، كنت أتمنى ألا تأتي قراءة الوزير ضمن ذلك التقليد البائس الذي يقوم على أسلوب التوقف عند "ويل للمصلين" دون قراءة الآية القرآنية كاملة. وبعبارة أخرى كان على الوزير أن يتبنى مجمل رسالتي التي تخص الحراك وشرعيته وأسبابه. أعلم أن السيد بلحيمر يمارس السياسة، وأنا أيضًا لست مجرد صحافيً، أنا مواطن ولدي آراء، ومثله، أنا لست ساذجًا. أنا لا أقدر على الإطلاق أن هذا النداء إلى العقل، كما يقول، يستخدم في اتجاه غير عقلاني لتجريم "بعض التيارات السياسية" التي يزعم أنها "تخترق" الحراك. السيد بلحيمر، هذا ليس خطاب عقل، بل هو جزء من الدعاية التقليدية للنظام والتي تقوم على الترديد باستمرار بأن المعارضين يتآمرون، وأن الحراك مؤامرة حتى لو تظاهرنا بالتنازل من خلال القول إنه كان "حراكا جيدا" في وقت ما لكنه صار "سيئًا" في وقت لاحق. لقد وصفتك في برنامج عبر راديو أم بأنك رجل ذكي، وما زلت على تلك القناعة. لكن لا تهن ذكائي ولا ذكاء المواطنين. بما أنك منحتني صفة صوت العقل، فإنني أغتنم هذه الفرصة لأخبرك، بوضوح ودون مرواغة، أن ممارسة السياسة ليست مرضًا مشينا، ولا فعلا معاديا للوطنية، وادعاء ذلك مناف للعقل والمنطق السليم. كون السياسة - خارج التمثيليات التي يرتبها النظام - قد تم حظرها لا يعني أنها مرض أو جريمة. أنتم تعرفون، بحكم ممارستكم للسياسة منذ زمن بعيد، بانه يوجد في المجتمع وفي الحراك تيارات سياسية متعددة، وقد بدأ الشباب، وهم في خدمة بلدنا، اقتحام المعترك السياسي، ويتم مجابهتهم باعتقال بعضهم وإيداعهم السجن بتهمة سخيفة " المساس بالوحدة الوطنية"، وفي الوقت الذي اكتب فيه هذه الأسطر بلغني أن الطالب عماد دحمان مواطن شاب ومحبوب، وهو لا يحتاج أن يثبت حبه لوطنه، قد تم وضعه تحت الرقابة القضائية. هذا ليس من الحكمة ولا من التعقل! فالسياسة لا يمكن أن تعتبر بدعة إلا إذا كانت لدينا رؤية بوليسية للمجتمع. إن التنوع الاجتماعي و السياسي للحراك، وتعدده يجعل منه حركة عميقة وأساسية، فلا توجد أي مؤامرة داخل الحراك. هناك قاسم مشترك بين الجزائريين الذين يخرجون منذ 22فيفري، الذين يتوقفون في بعض الأحيان أو يعودون، وهو الدفاع عن الحريات، عن حقوق المواطنين وعن استقلالية القضاء. هذه المتطلبات هي جزء من "صوت العقل والحكمة" للحراك، والذي ترفض السلطة سماعه. إن تعليق المسيرات اليوم هو التعقل، والاستمرار في إنكار أن هذا البلد تحذوه إرادة كبيرة في التغيير أمر غير معقول، وأنتم في حكومة لا تعطي أي اشارة بأن هذه الرسالة الملحة قد تم فهمها أو حتى الانصات لها، فوسائل الاعلام، التي تقع تحت وصايتكم الرسمية على الأقل، ما زالت مغلقة وهي غارقة في الدعاية الحراك لا يراوح مكانه، بل النظام هو الذي يدير ظهره برفضه الإنصات لهذا النداء العظيم للتعقل الذي لم يتوقف الحراك عن إرساله، هذا الصوت الجماعي للتعقل هو الأجدر بأن يسمع و ينصت إليه. الوباء الذي يتهددنا امتحان يفرض الأخذ بخيارات صعبة، وهذه الخيارات لا يمكن أن تعني بأي حال من الأحوال أن الحراك و أهدافه خطأ أو نقض للعقل.

Lettre à M. Amar Belhimer : Écoutez plutôt le formidable appel à la raison qui monte du pays! 




Amar Belhimer, ministre de la communication, a cité un passage de mon article appelant à suspendre les manifestations populaires en raison des risques du Coronavirus. Cela ne me gêne absolument pas que mon message en direction des militants et des citoyens qui ont investi avec constance l’espace public pour exiger pacifiquement la citoyenneté et les libertés soit apprécié par le ministre. Je l’ai fait par conviction et dans un esprit de responsabilité et je le ferai à chaque fois que cela sera nécessaire. Que le ministre Amar Belhimer partage cela n’est pas surprenant. Il peut arriver que deux personnes n’ayant pas la même vision des choses trouvent occasionnellement des convergences. Ainsi, même cassée, une montre donne l'heure exacte deux fois par jour... 


J’aurais toutefois aimé que la lecture du ministre ne soit pas dans cette tradition éculée qui consiste à ne lire dans le Coran que le bout de phrase "Un grand châtiment attend ceux qui font la prière" tout en s’abstenant de lire la suite. Autrement dit, c’est tout mon message concernant le Hirak, sa légitimité et ses raisons que le ministre aurait dû endosser aussi.


Je sais que M. Belhimer fait de la politique, moi aussi, je ne suis pas que journaliste, je suis citoyen, j’ai des opinions. Et comme lui, je ne suis pas naïf. Je n’apprécie pas du tout que cet appel à la raison, comme il dit, soit utilisé dans le sens déraisonnable de criminalisation de “certains courants politiques” qui auraient prétendument “parasité” le Hirak.


Cela, Monsieur Belhimer, n’est pas un discours de raison, cela fait partie de la propagande classique du régime qui consiste à marteler constamment que les opposants complotent, que le Hirak est un complot même si l’on fait mine de concéder qu’il a été “bon hirak” à un moment donné mais qu’il serait devenu “mauvais” à un autre. J’ai dit lors d’une émission sur Radio M que vous étiez un homme d’intelligence, je continue à le penser. Mais n’insultez pas la mienne, ni celles des citoyens. 

Puisque vous me créditez d’être une voix de raison, j’en profite donc pour vous dire, clairement et sans détour, que faire de la politique n’est pas une maladie honteuse, ni un acte antinational. Le suggérer est contre la raison, contre le bon sens. Le fait que la politique - hors des simulacres organisés par le régime - ait été bannie ne signifie pas qu’elle soit une maladie ou un crime. 


Vous le savez, vous faites de la politique vous-même et depuis longtemps. Il y a des courants politiques divers dans la société et dans le Hirak, des jeunes commencent, pour le plus grand bien de notre pays, à s’engager en politique. Certains sont arrêtés et mis en prison sous l’absurde accusation “d’atteinte à l’unité nationale”. Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends que l’étudiant Imad Dahmane, un jeune concitoyen très attachant et qui n’a nul besoin de prouver qu’il aime son pays, a été placé sous contrôle judiciaire. Cela n’est pas de la RAISON! Sauf si on a une vision policière de la société, la politique n’a rien d’une hérésie. 


La diversité sociale et politique du Hirak, sa mixité, en font un mouvement de fond. Il n’y a pas de complot dans le Hirak.  Il y a un socle commun aux Algériens qui sortent depuis le 22 février, qui s’arrêtent parfois ou reviennent, c’est celui de la défense des libertés, des droits des citoyens et de l’indépendance de la justice. Ces exigences font partie de la “voix de la raison” du Hirak que le pouvoir ne veut pas entendre. 


Arrêter les marches aujourd’hui est raisonnable. Continuer à nier que ce pays est gros d’une volonté de changement n’est pas raisonnable. Et vous êtes dans un gouvernement qui n’envoie pas de signaux qui montreraient que ce message impérieux du pays a été compris ou entendu. Les médias dont vous êtes formellement le ministre de tutelle continuent d’être verrouillés et à faire de la propagande. 


Le Hirak ne fait pas de “surplace”, c’est le régime qui fait le dos rond pour refuser d’écouter ce formidable appel à la raison que le Hirak ne cesse d’envoyer. C’est cette voix collective de la raison qui est digne d’être entendue. L’épidémie qui menace est une épreuve qui oblige à faire des choix difficiles. Et ces choix ne sauraient signifier que le Hirak et ses revendications sont une erreur ou une déraison.




samedi 14 mars 2020

Arrêter les marches est impérieux: le Hirak doit nous aider à vaincre nos colères




Il faut arrêter les marches et les rassemblements. La pandémie du coronavirus est sérieuse. Même si la parole officielle en Algérie est totalement discréditée aux yeux de nombreux citoyens, nous disposons de suffisamment d’informations en provenance de la très respectable organisation mondiale de la santé pour comprendre que nous sommes devant un risque majeur.
Mettre fin aux marches n’est pas une défaite, ce n’est pas concéder une victoire du pouvoir sur le Hirak, loin s’en faut. Beaucoup l’ont dit et écrit et on ne peut que le répéter: le Hirak a déjà gagné l’essentiel en mettant à nu, grâce à son insurrection pacifique et intelligente, la monstrueuse corruption du régime et de ses hommes. Ce régime ne peut plus se prévaloir désormais du patriotisme pour durer, les Algériens ont mis en route, sans rien casser et avec une énergie créative remarquable, le processus du changement.
Un des plus lumineux mot d’ordre du Hirak a été « netrabaou gaa », ou  » « Ntwa3aw ga3″ on s’éduque tous, on prend conscience tous. Avec cette crise planétaire du Coronavirus, nous le devons encore plus que jamais. Même si le régime a œuvré, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le patriotisme, à isoler l’Algérie, nous faisons partie du monde. La pandémie nous concerne, elle nous menace. Elle nous menace d’autant plus que notre système de santé est dégradé, incapable de prendre en charge une épidémie où le seul traitement des malades consiste à les mettre en réanimation avec assistance respiratoire.
Le Hirak est intelligent. On s’éduque tous veut dire que nous devons devenir encore plus intelligents, plus responsables, plus attentifs face à un système qui a œuvré à travers ses pantins politiques et ses médias médiocres à démoraliser toute une nation. Et c’est parce que ce Hirak nous a déjà changé que nous devons, sans hésiter, prendre la décision de ne pas nous mettre en danger et de ne pas mettre en danger nos familles, nos voisins. Nous devons le faire parce que c’est tout simplement la bonne attitude à prendre, la seule, et parce que toutes nos valeurs nous l’enseignent.





Si les mesures de prévention v-à-v du corona ne vs intéressent pas pour votre propre personne, dites vs qu'elles sont surtt là pour limiter la propagation et protéger les + fragiles d'entre ns, parmi lesquels nos Ainés.
Ne le faites pas pour vs, FAITES le pour eux.
G fini ...




La crainte de perdre la grosse brèche ouverte par le Hirak dans l’interdiction de l’espace public et de l’espace-nation ne doit pas nous mener à un entêtement suicidaire. Cet espace public, disons-nous dès aujourd’hui, que nous-nous battrons avec force quand cette crise grave du Corona sera passée, pour le reprendre. C’est notre droit le plus absolu. Mais en attendant, l’urgence absolue est de nous prémunir, d’éviter que ce virus ne se propage.
Depuis le 22 février 2019 nous disons pacifiquement, avec humour, avec inventivité, avec humanité, toutes nos colères accumulées contre un régime destructeur de toutes les valeurs. Nous l’avons déjà moralement vaincu ce régime de prédation, cette kleptocratie qui a entravé l’élan de notre nation, poussé à l’exil des femmes et des hommes de valeurs.
Nous sommes déjà meilleurs grâce au Hirak. Et ce Hirak doit nous aider à vaincre nos colères et à donner victoire à la raison. Organisons-nous autrement, restons vigilants, utilisons au maximum les réseaux sociaux, continuons à informer sur les atteintes aux libertés, mais nous devons, sans attendre, décider de nous donner toutes les chances de gagner la longue bataille politique pacifique engagée le 22 février 2019.
C’est parce que le Hirak nous a rendu meilleurs, plus intelligents et plus responsables que nous devons le décider: les marches et les rassemblements doivent être suspendus. Vainquons nos colères car nous-nous aimons. Nous serons encore meilleurs et plus forts pour les batailles qui viennent.

vendredi 27 janvier 2017

Abdelhamid Mehri: un immense politique



Abdelhamid Mehri aurait pris avec philosophie et sans se départir de son petit sourire ironique les hommages que lui rendent aujourd’hui certains de ceux qui n’ont pas hésité à lui faire un procès en trahison et en kofr après la rencontre de l’opposition algérienne à Rome.

 Dans ces journées délirantes de 1994 où les médias publics se sont déchaînés contre l’homme et où le régime avec tous ses compartiments s’est mis en ordre serré pour une campagne de haine sans précédent, Abdelhamid Mehri, ne s’est pas départi de son calme.

 Il a demandé un droit de réponse à la télévision algérienne et « ceux qui décident » ont estimé qu’ils là avaient une opportunité de le «confondre » devant l’opinion et qu’il suffisait de bien préparer l’émission. L’émission a eu lieu. En quelques phrases, le secrétaire général du FLN a ruiné toutes les manipulations et des semaines de propagande éhontée du régime. Il a dévoilé, une fois de plus, qu’il était sans arguments. 

Après ce droit de réponse, la télévision qui était déjà fermée est devenue nord-coréenne. Abdelhamid Mehri qui en a vu au cours de son combat politique au long cours était d’une humilité et d’une disponibilité sans égale. Mais il ne pouvait s’empêcher d’exprimer, dans des cercles amis, son effarement et son mépris pour l’aplomb des médiocres serviteurs d’un régime qui peuvent énoncer les pires mensonges sans sourciller et décerner les pires accusations avec une légèreté inégalable.

Cela donnait lors des rencontres, fréquentes qu’il a eues avec les journalistes de La Nation, à des moments de déconstructions hilarants de ces affirmations des médiocres du régime. Juste pour rire. Car, et c’est la grande force de M. Abdelhamid Mehri, pour lui ces personnels mis en avant sont chargés d’organiser les diversions et de mener vers des discussions où les mots et les concepts sont continuellement pervertis. L’ancien ministre du GPRA, l’homme de Tanger, l’ex-Secrétaire général du FLN, l’homme du Contrat National savait les mettre de coté par une simple remarque caustique et terriblement expressive.

Un formidable travail de dévoilement

Ces personnels qui peuplent la devanture comme des marionnettes détraquées, il ne les attaquait même pas. Ce n’était que de l’écume. Pas plus qu’il n’a jamais accepté d’entrer dans les chemins des personnalisations des débats. Et s’il s’adressait à un président, c’était en tant qu’adresse officielle d’un régime qui n’a même pas l’alibi d’une quelconque efficacité dans n’importe quel domaine. La haine du régime contre Abdelhamid Mehri – et contre les réformateurs – tient au fait qu’il menait, sans faire dans le tapage, ni dans les accusations ad-hominem, un formidable travail de dévoilement.

Dans ce pays où la manipulation est constante, où la peur sert pour une partie des élites de grille d’analyse, défendre la démocratie, les libertés et la reddition des comptes des responsables, c’est faire œuvre sacrilège.   Et quand on défend ces valeurs par conviction et sans aucune naïveté, on devient l’ennemi.

Abdelhamid Mehri dans un débat télévisé avec Abassi Madani qui se gonflait d’importance en jouant la pression de la rue, le mettait en garde sur le fait qu’il était le jouet d’une entreprise destinée à entraver le processus démocratique. Le message était clair, il avait bien été entendu par Abassi Madani et il n’en a pas tenu compte. Par arrogance. Et parce qu’Abassi Madani était dans les mêmes logiques des tenants du système.

 Le chef du FIS devant la force de l’argumentaire s’en était tiré par un piteux : « M. Abdelhamid Mehri est un fils de bonne famille, que faisait-il dans ce régime ». En réalité, Mehri était déjà totalement hors d’un système qu’il estimait irrémédiablement condamné après les évènements d’octobre 1988 alors qu’Abassi Madani, sous des dehors de révolutionnaire islamiste, était complètement dedans.

Ce n’est donc pas un hasard que le « fils de bonne famille » a continué, sans faille et sans arrêt, son combat pour la démocratie sans que ses actions ne servent d’alibi à une régression orchestrée par le système. Contrairement à Abassi Madani dont la naïveté politique et le mimétisme profond à l’égard des pratiques du pouvoir ont servi d’aubaine pour le régime.

La grande leçon est qu’on n’est pas révolutionnaire parce qu’on est bruyant. On l’est par la clarté des idées, la juste perception du rapport de forces et une conviction profonde qu’on doit contribuer à éclairer la société et non à la chauffer. Et éclaireur, Abdelhamid Mehri, il l’a été. Constamment.

Un homme politique face à la machine

L’écouter, c’est d’abord sortir de la naïveté, cesser d’être malléable – cela n’est pas donné à tous le monde d’être capable d’aider les gens à avancer – et entrer dans l’âge de la politique. Du politique.
Car précisons-le, Abdelhamid Mehri a été un homme politique, il n’a jamais été un politicien. Il ne s’agit pas d’une nuance.

Dans le régime algérien « spécifique », être un homme politique est inacceptable. Une hérésie. La seule chose qui est acceptée est d’être un serviteur, un bureaucrate de la politique où un cabotin qui, par exemple, fait mine d’avoir organisé un complot scientifique.

 On les a vus, en live, à l’hôtel Al Djazaïr, en 1996, rouler des mécaniques pendant que les organisateurs du complot planqués dans une suite géraient au corps à corps les membres du comité central. Défait, Abdelhamid Mehri ? En réalité, il avait constaté, sans être vraiment surpris, que le régime pouvait aller jusqu’à menacer des membres du comité central d’un blocage de leur pension de retraite s’ils « votaient mal ».

Certains sont venus discrètement le lui dire et s’en excuser. On n’était plus dans une bataille politique. Mais dans des menaces d’une tout autre nature. Le FLN entrait dans la « maison de l’obéissance ». Il n’en est pas sorti depuis. Le « complot scientifique » ce ne sont pas les cabotins de la politique, les médiocres qui servent de faire-valoir, qui l’ont mené, c’est une machine. Et c’est Mehri qui explique lui-même ce traitement et cette « intrusion brutale du pouvoir » dans les affaires du FLN.

« Le traitement a consisté en une ordonnance grasse de la part de certains services de l’Etat qui croyaient, et sans doute le croient-ils encore, que les missions qui leur ont été confiées leur donnent le droit de gérer d’une manière ou d’une autre le fonctionnement des organisations sociales, des partis et des associations ; de promouvoir certains de leurs dirigeants, de sélectionner leur candidats aux assemblées élues, de rectifier leurs lignes politiques en cas de nécessité dans le sens qui sied à l’ordre établi (…) Cette forme de complot scientifique est en fait un composé organique du système de pouvoir et un instrument de gestion de la démocratie de façade ».

Jusqu’au bout pour la démocratie et le Maghreb

Aujourd’hui, le concert des louanges qui viennent, y compris de ceux qui l’ont vilipendé et trainé dans la boue et accusé d’être un traitre à sa patrie, ne doit pas faire illusion. Abdelhamid Mehri a combattu ce régime, il a défendu avec abnégation et sans relâche la démocratie et le Maghreb.

Il était scandalisé par la persistance, sans raison valable, de la fermeture de la frontière entre l’Algérie et le Maroc. Il a continué à apporter sa contribution par tous les moyens possibles. Et il était sans illusion sur les pseudos-réformes que le régime a annoncé récemment en notant que le pouvoir se refusait à un préalable élémentaire de permettre un débat sur l’état des lieux et sur ce qui doit changer. Mais Abdelhamid Mehri n’a jamais prêté flanc à la désespérance.

C’était un militant et il l’est resté. Et à tous les jeunes qui venaient lui exprimer leur désarroi, il leur rappelait qu’avant le 1er novembre, la scène algérienne était marquée par le marasme, le désarroi et l’absence de visibilité. Mehri était convaincu que les algériens ont les moyens de trouver, en eux-mêmes, les moyens de sortir de l’impasse. Il constatait que pour la plupart des algériens, le régime est totalement discrédité. Et que la seule question qui se posait à eux était de savoir comment le dépasser et le changer sans que cela ne soit trop couteux pour le pays.

 Et il ne doutait pas qu’ils finiront par trouver la voie pour dépasser un système qui entrave la marche inscrite dans l’histoire des algériens vers la démocratie et l’union des peuples maghrébins.

Abdelhamid Mehri a été, pour nous, pour beaucoup, l’incarnation d’une Algérie rêvée : démocratique, ouverte, progressiste et ancrée dans ses cultures et ses valeurs. Et ce n’est pas une erreur de découvrir que cette Algérie-là, c’est bien celle qui a été énoncée dans la proclamation de novembre. Nous honorerons Abdelhamid Mehri si nous tous, jeunes et moins jeunes, continuons à nous battre et à ne pas renoncer à cette Algérie-là.


 Ahmed Selmane,La Nation, 31 Janvier 2012

dimanche 25 janvier 2015

Témoignage sur Abane Ramdane et le congrès de la Soumman



Témoignage sur Abane Ramdane et le congrès de la Soumman

K. Selim, Le Quotidien d'Oran, le 10.11.2002  

- Le Quotidien d'Oran: Que fut réellement le congrès de la Soummam, un renforcement de la révolution ou une déviation ? 

- Hocine Aït Ahmed: Le fait de poser cette question près de quarante ans après la tenue de ce congrès me paraît sidérant. Autant soulever la même question sur le rôle du 1er Novembre 1954, au moment même où l'Algérie vient d'en célébrer le 40ème anniversaire. Soyons clairs : je ne me suis jamais considéré comme un «historique». J'en ai assez souvent martelé les raisons pour ne pas avoir à les ressasser aujourd'hui. 

Permettez-moi de les résumer en une seule phrase : la guerre de libération n'est en aucune façon réductible à un appareil, à un parti, encore moins à un homme, un complot, où une coterie, quels que soient par ailleurs les rôles des uns et des autres assumés dans des périodes et des étapes données. Pas plus que je ne suis spécialiste d'étiologie, terme barbare pour dire philosophie politique. Je vous livre donc un témoignage plus existentiel que théorique. 

En tant que militant de terrain, je m'interroge d'abord sur le sens des évènements que recouvrent les mots. Ces deux tournants politiques ne sont pas des météorites tombées du ciel. Leur restituer leur signification et leur portée exige le rappel – faute d'analyse - des causes et des enchaînements politiques qui les ont créés. Le déclenchement de la lutte armée en Algérie, le 1er Novembre 1954, a été, bien sûr, déterminé par la radicalisation des combats patriotiques en Tunisie et au Maroc. Le rêve d'un soulèvement maghrébin généralisé était à nos portes. Mais l'annonce de la lutte armée en Algérie est fondamentalement la résultante de la poussée populaire en travail depuis les répressions coloniales sanglantes de mai 1945. N'oublions jamais les dynamiques sociales profondes dont les personnalités et les partis ne sont souvent que la face visible de l'iceberg nationaliste. C'est vrai que les formations politiques ou religieuse, le PPA-MTLD, l'UDMA, le PCA, les Oulémas, s'étaient coupées des masses, tellement leurs stratégies «légalistes» leur paraissaient dérisoires et sans issue. C'est elles qui, de surcroît, en payaient les notes douloureuses, notamment à chacun des «scrutins» grossièrement truqués sous le règne de Naegelen. La formule «élections à l'algérienne» était devenue proverbiale en France même à la moindre anicroche touchant le suffrage universel. Formule ô combien ! Prémonitoire. Ce jeu de toboggan piégé et savonné qui ramenait toujours au point de départ avait fini par excéder nos compatriotes: «Ne nous appelez ni à l'abstention ni à la participation électorale ! Donnez-nous des armes !»: ce message nous parvenait de partout. C'est à ce message qu'a finalement répondu l'appel du 1er Novembre. 

 - Q.O.: Pouvons-nous conclure que les dirigeants politiques de l'étape précédente avaient trahi ?

- H.A.A.: Pas d'anathèmes ! Accuser à tout bout de champ de trahison, c'est ce genre de retours destructifs au passé qu'il faut éviter. Il y a des mots qui tuent, surtout dans un pays où la vie et l'opinion des gens continuent de perdre de leurs valeurs. Le sens de la responsabilité doit inciter à la sérénité et à la prudence quand il s'agit de porter des jugements d'ordre politique. Sauf à ravaler ses propres agressions verbales, lorsque les formations en question deviendront parties prenantes à ces premières assises constitutives du FLN. 

Le sens capital de cet événement réside dans la nature politique et contractuelle d'une stratégie de libération nationale élaborée par le congrès de La Soummam. De toute évidence, ce pacte national n'aurait pas pu avoir lieu sans le formidable électrochoc psychologique et politique provoqué par les actions entreprises le 1er Novembre 1954, amplifiées par Saout El-Arab et par la panique qui avait gagné les autorités coloniales. Certes, les insuffisances militaires du déclenchement de «La Révolution» s'expliquaient par les improvisations qui ont présidé à son organisation. En prenant, en 1951, la décision de dissoudre l'OS, de démanteler son dispositif et son encadrement, les dirigeants du PPA-MTLD avaient commis une grave faute politique. L'absence d'une stratégie politique qui devait accompagner la proclamation du 1er Novembre sur le terrain risquait de couper les groupes armés de la population. Du reste, les stratèges de la guerre coloniale ne tarderont pas à exploiter ce vide politique. Quand le gouverneur général Soustelle - jusqu'au-boutiste de l'Algérie française - prendra la mesure de remettre en liberté quelques dirigeants politiques algériens qui avaient été arrêtés, au lendemain de la Toussaint, son intention stratégique était d'engager les nationalistes modérés à remplir le vide politique afin de retarder ou de prévenir la généralisation de la dissidence armée. 

- Q.O.: Apparemment, il a été pris de court par Abane Ramdane !
  
- H.A.A.: Tout à fait. Dès son retour au pays, Abane Ramdane, qui venait de purger des années de prison dans le nord de la France, prit contact avec Ouamrane en Kabylie (Ndlr: responsable de la willaya 4, il se réfugia dans la willaya 3 après avoir dirigé des attaques armées dans la région de Blida pour s'informer). 

Ayant longtemps assumé des responsabilités, d'abord au sein de l'organisation clandestine du PPA, et ensuite à la tête de l'OS pour la région de Sétif, Ramdane était un véritable animal politique et un organisateur expérimenté. Il n'avait pas besoin de son intuition de mathématicien pour, en premier lieu, identifier le sens du problème prioritaire et urgent: l'absence de vision et de stratégie politiques, et, en deuxième lieu, pour mettre en place les structures cohérentes destinées à soutenir la dynamique populaire. Sans perdre de temps, il se rendit alors au domicile de Rebbah Lakhdar, à Belcourt (Sidi M'hammed). Qui ne connaissait ce personnage hors du commun ? Certes, il était militant chevronné du PPA, mais il était respecté et aimé, y compris par les adversaires politiques, et ce n'est pas peu dire. Car, il avait cet art naturel d'un entregent exceptionnel, fait de gentillesse, d'ouverture d'esprit et d'une serviabilité doublée d'humilité. Petit commerçant dynamique, il connaissait l'ensemble de la classe politique algérienne ainsi que les personnalités religieuses et du monde des affaires. (Cet homme avait toujours refusé d'assumer des responsabilités publiques. Sauf une fois: contraint et forcé par ses dirigeants, il se porta candidat aux élections à l'Assemblée algérienne d'avril 1948, à Sour El-Ghozlane, sa circonscription d'origine. Son tort fut d'être l'enfant du pays idolâtré, puisque c'est là que le coup de force électoral, sous le règne de Naegelen, prit une tournure dramatique avec des «électeurs assassinés à Aumale» et Deschmya. Et ainsi un béni-oui-oui d'une crasse politique fut proclamé représentant du peuple). 

Abane ne pouvait donc pas trouver un intermédiaire plus crédible. De but en blanc, il s'adressa en ces termes à Rebbah: » Je veux rencontrer toutes les personnalités qui comptent dans notre société». Pendant des semaines, il squatta l'appartement pour y recevoir ses nombreux interlocuteurs: dirigeants centralistes du PPA-MTLD, de l'UDMA, du PCA, des Oulémas, Aïssat Idir, le futur chef de l'UGTA, Moufdi Zakaria, l'éternel poète symbole d'un Mzab fidèle à lui-même et à l'Algérie, qui sera l'auteur de l'hymne national de notre pays. Sans compter quelques figures de la bourgeoisie en formation pour l'aide financière, nerf de la guerre. L'impact de ces contacts est immense dans la perspective de la mobilisation de toutes les catégories sociales. Au niveau politique et à la suite de multiples rencontres, Ramdane réussit à arracher aux délégués attitrés qu'ils procèdent à la dissolution de leurs formations politiques respectives et qu'à titre individuel, leurs militants s'intègrent dans le processus de création du FLN en vue de soutenir l'ALN dans tous les domaines. Les dirigeants principaux de l'Association des Oulémas se rallieront aussi à cette perspective de rassemblement national. Il restait à transformer l'essai, c'est-à-dire à organiser le Congrès constitutif du FLN. 

C'était une véritable gageure. OU, QUAND et COMMENT. Mission quasi impossible ? Où se réunir en pleine guerre, mais dans des conditions de sécurité absolues ? Quand se réunir et dans l'urgence absolue, l'hystérie des répressions coloniales risquant d'étouffer et de réduire les foyers de résistance armée, et comment acheminer les délégués et surtout les états-majors des willayas, étant donné le redoutable quadrillage du territoire par les forces et les opérations de guerre ? 

Force est de constater que ce quasi-miracle s'est réalisé. Grâce à la réflexion et au savoir-faire du tandem Ben M'hidi Larbi-Abane Ramdane, aux officiers de l'ALN, à celles et ceux qui ont participé aux commissions préparatoires des assises de cet événement, et aussi à ce mur de vigilance patriotique des villageois qui étaient mobilisés par le sens de l'honneur, sans même savoir la nature de l'événement attendu. En ce qui concerne les résultats des travaux, je vous renvoie aux textes publiés par nos historiens honnêtes. En résumé, pour la première fois, le FLN se donne une plate-forme politique; on peut en discuter les lacunes et les insuffisances.Mais, une première également, les structures de l'ALN et du FLN ont été précisées. 

Les professions de foi ne sont pas définies seulement par des idéaux mais par la stratégie de mise en application. En effet, juger comme si les moyens ne sont pas partie intégrante d'un programme relève de l'ignorance délibérée ou de la dissimulation. Ce qui explique que le principe de la primauté du politique sur le militaire avait une portée et garde, jusqu'à nos jours, une validité incontestable. 

- Q.O.: Des historiques se sont opposés au congrès de la Soummam ? 

- H.A.A.: Quelques historiques se sont effectivement opposés au congrès de la Soummam. Un congrès antagoniste avait même été prévu, soutenu par Nasser et Bourguiba, qui avait notamment mis la «Garde nationale» à la disposition des tenants de la contestation. Une crise extrêmement plus grave que celle qui avait opposé Centralistes et Messalistes par congrès rivaux interposés. Imaginez les engrenages de tueries opposant des hommes, voire des régions ou des wilayas en armes: c'était la guerre fratricide se substituant à la guerre de libération. J'étais le seul à la prison de la Santé à reconnaître les décisions du congrès de la Soummam. Pour toutes les raisons indiquées, et surtout en raison du consensus national qui y fut esquissé et qui pouvait servir de support international à la constitution d'un gouvernement provisoire. 

J'avais transmis au CCE - la nouvelle direction élue par le Congrès -, par l'intermédiaire du sénateur Ahmed Boumendjel, notre avocat, un message écrit dans lequel je soulignais l'absurdité d'un conflit de souveraineté, alors que le pouvoir colonial continuait à en être le vrai détenteur au regard de la communauté internationale. Et que je tenais à leur disposition un rapport concernant la constitution urgente d'un gouvernement provisoire. Une initiative qui, non seulement pouvait transcender les blocages résultant des luttes de clans et de personnes, mais qui devait principalement créer la dynamique diplomatique et médiatique indispensable à une solution négociée avec la puissance coloniale. Quant aux prolongements sur la situation actuelle, que dire sinon que l'Algérie n'en serait pas là, exsangue et dévastée, si Abane n'avait pas été assassiné par les siens et si Ben M'hidi n'avait pas été exécuté par les autres. En d'autres termes, si le principe du primat du politique sur le militaire avait été respecté. 

- Q.O.: Le congrès de la Soummam donne lieu à des lectures idéologiques contradictoires...
  
- H.A.A.: Aucune autre lecture idéologique ou partisane ne pouvait être faite de ce congrès. La plate-forme de la Soummam a été, je le répète, le premier pacte politique contractuel, donc fondé sur le respect du pluralisme et non pas sur un consensus populiste. Sauf qu'on n'empêchera pas les racontars d'aujourd'hui – à l'exemple des racontars d'hier - de tenter d'asservir l'histoire à des fins de légitimation et de propagande. 

 - Q.O.: Vous avez connu Abane Ramdane. Pouvez-vous nous parler de l'individu, de l'homme qu'il fut ?

- H.A.A.: J'ai connu Ramdane au cours de cet été 1945, le plus chaud et le plus surréaliste. Il venait de Châteaudun - Chelghoum Laïd - où il travaillait comme secrétaire dans l'administration. Il était profondément marqué, malgré sa froideur apparente, par les répressions et la chasse à «l'arabe» qu'il avait vécues de très près. 

Je préfère vous parler de l'homme avant de vous donner quelques repères sur son itinéraire. Quelques semaines avant de passer l'examen du baccalauréat 2ème partie au lycée de Blida, il avait sollicité de l'administration d'être dispensé des heures de gymnastique pour mieux se préparer aux examens, car, en plus au lieu de choisir entre le bac philo et le bac mathématiques, il tenait à se présenter aux deux examens. La dispense lui ayant été refusée, il se mit en colère et alla se briser le bras contre un rempart de fer ou de marbre. Ce qui ne l'empêcha pas de bouder les exercices physiques pour mieux se préparer et réussir brillamment le double examen. 

Autre anecdote sans commentaire : arrêté par la PRG, alors qu'il était le responsable de l'OS dans la région de Sétif, il n'avait pas fait le moindre aveu malgré toutes les formes de torture utilisées pour le faire parler. Combien de fois il fut transféré d'une prison à une autre, à force de faire des grèves de la faim ou d'inciter les droits communs à l'agitation ou à la violence. Pour se débarrasser de Abane, les services pénitenciers d'Algérie durent l'envoyer en relégation dans le nord de la France. 

Quel tempérament ! Son identité, c'est ce qu'il a fait de lui-même dans les pires épreuves. Ceci dit, qui n'a pas de défaut ? Il était autoritaire et jacobin. Son franc-parler le desservait terriblement. Par contre, il savait aussi écouter et exécuter les décisions prises démocratiquement. 

- Q.O.: Quels commentaires vous inspire notre rapport à l'histoire ?

- H.A.A.: Pour les Algériens informés, le 20 Août 1956 est inséparable du 1er Novembre 54. Et par-dessus les déclarations officielles, par-dessus les rituels aussi insipides qu'hypocrites, ces deux dates de notre passé suscitent chaque année un engouement de plus en plus réconfortant au sein de notre jeunesse et de ses élites locales et régionales. Et cela, en dépit du délabrement planifié de la mémoire historique et peut-être à cause de ce délabrement. Chez ces exclus, cette avidité naturelle ressemble fort à une volonté de réintégration et d'enracinement profond dans le présent et l'avenir de leur nation. Ce ne sont pas les retours en arrière, à la recherche nostalgique de faits glorieux, qui les intéressent. Ils attendent de l'histoire, en tant que discipline, qu'elle leur livre des leçons et des enseignements. Leur rêve est de participer pleinement et efficacement à l'histoire comme dynamique populaire qui se construit dans les luttes quotidiennes pour une vie de liberté, de dignité et de justice pour tous et toutes. 


Propos Recueillis par : K. Selim, Le Quotidien d'Oran, le 10.11.2002.