L’irrésistible sens de l’histoire
Par K.Selim
« Ben Ali, c’est fini ». C’était, hier, au lendemain d’un discours du président tunisien qui cède sur les libertés et la démocratie mais s’accroche au pouvoir jusqu’en 2014. Il y a deux mois, les promesses de Ben Ali lui auraient valu, malgré 23 ans de dictature, un nouveau regain de popularité et auraient données un nouveau souffle à son régime. Aujourd’hui, après 70 morts au moins, ces concessions viennent trop tard pour apaiser les tunisiens. Ils veulent son départ et ne veulent pas s’engager dans une transition démocratique sous sa supervision. Le régime de Ben Ali, à trop regarder les tunisiens sous le prisme du contrôle politico-policiers a fini par être aveuglé par l’apparence de soumission de la société. Or, les tunisiens ne faisaient qu’accumuler du ressentiment à l’égard d’un régime qui insulte leur raison et fait peu cas de leur dignité. Il a suffit d’un déclic tragique donné par l’immolation par le feu du jeune Mohamed Bouazizi pour que la Tunisie se rebelle et se lance à l’assaut du système autoritaire. Ben Ali n’a rien vu venir. Il a piteusement accusé ses collaborateurs de l’avoir trompé. Il propose une démocratisation qu’il a systématiquement refusé aux tunisiens. Il a décidé de « libérer » la presse et de mettre fin à la censure d’internet. Mais pour cela, il a fallu attendre que le danger arrive aux alentours du Palais de Carthage. Dans le précédent discours, Ben Ali accusait les contestataires d’être des terroristes montrant ainsi qu’il n’avait pas saisi les signaux violents qui s’allumaient partout à travers le pays. Non, Ben Ali a écouté les messages de quasi-soutien qui lui venaient de Paris. Comme cette incroyable ministre française des affaires étrangères qui proposait, en réponse à la tragédie qui se déroulait en Tunisie, de transmettre le « savoir-faire » français en matière de répression des manifs à ses anciennes colonies du Maghreb ! A la Tunisie et à l’Algérie pour être précis. Le régime n’a pas capté les bons signaux, il a été aveuglé par les louanges externes qui en font un « rempart » contre l’islamisme. Il a attendu qu’il y ait tant de morts, de souffrances et de destructions pour comprendre que les tunisiens ne supportaient pas son paternalisme et une corruption astronomique subie par les seuls tunisiens, les opérateurs occidentaux en étant protégés par leur statut. Si la réponse est juste : démocratie, justice, liberté d’expression, les tunisiens ne lui font pas confiance pour les mettre en application. Hier à Tunis, au lendemain d’un simulacre de manifestation de soutien organisé par le parti au pouvoir, c’est la Tunisie rebelle qui a débarqué au cœur de la capitale porteuse d’un message clair et net : on se contentera d'eau et de pain, mais nous voulons le départ de Ben Ali. Il y a une transition démocratique à organiser mais manifestement les tunisiens ne veulent plus supporter que le symbole du régime continue d’occuper le palais de Carthage jusqu’en 2014. Il y a deux mois, l’offre de Ben Ali aurait été largement acceptée par les tunisiens et par l’opposition. Aujourd’hui, elle apparait comme une diversion tant elle arrive trop tard, après des années d’aveuglement et de fausse assurance conférée par l’autoritarisme. Il y a deux mois, il était encore minuit moins cinq pour Ben Ali. Ce n’est plus le cas. C’est un avertissement à tous les régimes de la région. C’est un avertissement au régime algérien qui continue de verrouiller le champ politique. La gestion autoritaire est en définitive la garantie de la surdité politique, une source sure d’auto-intoxication. Ce qui se passe en Tunisie, où les élites ont montré qu’elles peuvent être à la hauteur, n’est pas improbable en Algérie. Il vaut mieux ouvrir avant d’y être contraint. Les mécaniques des révoltes et des révolutions sont imprévisibles et insondables.
« Je suis passé par des siècles de bouches cousues.» disait le poète irakien Abdel-Amir Jaras. Un blog pour en découdre, quand on peut, avec le silence.
vendredi 14 janvier 2011
mercredi 12 janvier 2011
Lorsqu’un jour le peuple veut vivre….
Par K.Selim
« Lorsqu’un jour le peuple veut vivre….
Force est pour le destin de répondre
Force est pour les ténèbres de se dissiper
Force est pour les chaînes de se briser ».
Tous les tunisiens – beaucoup d’algériens aussi – connaissent ces vers puissants du grand poète Aboul-Kassem Echabi. La caste dirigeante tunisienne aussi connait ces vers du poète national, elle a cependant depuis longtemps cessé d’en saisir le sens profond. Notamment, le fait qu’ils expriment – et exprimeront toujours – un rejet de toute forme d’oppression, même celle qui se couvre des habits usés du paternalisme. Depuis le 17 décembre dernier, à la suite de l’acte désespéré d’une jeune victime d’une hogra policière, la Tunisie réelle, reprend en chœur les vers du poète. Force donc pour le régime de céder ! Et il cède, mais avec parcimonie, à reculons, comme s’il n’avait pas encore compris l’ampleur de la colère. Comme s’il ne saisissait pas le niveau de la détermination des tunisiens, des classes populaires, des élites et même d’une partie de la bourgeoisie à en finir avec un système qui humilie leur intelligence et fait peu de cas de leur dignité. Le président Ben Ali a limogé son ministre de l’intérieur, Rafik Haj Kacem. C’est un signe, mais c’est une ouverture insuffisante. Trop peu pour apaiser un des plus grands mouvements de contestation sociale et politique depuis l’indépendance du pays. C’est trop peu pour une société qui a déjà subi des pertes humaines élevées pour avoir repris une parole confisquée depuis deux décennies au moins. Le chef de l’Etat a ordonné la libération des personnes arrêtées depuis le déclenchement de la contestation. Il lui reste encore à sortir des logiques répressives. Et à prendre acte, enfin, que le peuple tunisien est majeur et que les promesses d’emploi annoncées ne constituent pas une réponse à cette appel irrépressible à la liberté et à la dignité qui s’est étendu de Sidi Bouzid à l’ensemble de la Tunisie. Le pouvoir tunisien se tromperait lourdement si au lieu d’entendre son peuple, il se dit que la faible réaction de l’Europe et singulièrement celle la France, sont les « bons signaux » à enregistrer. Dans ce registre, on a pu voir une intervention lamentable de l’ambassadeur de Tunisie à l’Unesco dans laquelle il essaye de présenter la contestation sociale dans son pays comme un complot de l’AQMI. Il agitait avec une joie mauvaise un communiqué très opportuniste d’un certain Droudkel, émir du néant qui ne représente que lui-même. Si le pouvoir tunisien est, aujourd’hui, du même niveau que son représentant à l’Unesco, il faut craindre pour ce pays. Et pour les tunisiens. La Tunisie est grosse d’une volonté de changement. L’intelligence, s’il en reste encore au pouvoir, commande d’en prendre acte et de l’accompagner. Ce pays, contrairement à l’Algérie, ne dispose pas d’une rente sur laquelle le pouvoir peut jouer. Il est face au réel. Il y a eu une prise de parole de la part de la population et elle ne veut plus la céder contre de vaines promesses. Pas même quand les pays européens chantent les louanges du régime en place. Le pouvoir tunisien mettra en danger le pays s’il ne comprend pas que cette clameur est une réappropriation de soi… Le peuple de Chabi veut vivre libre, il faut bien que le Destin réponde. La caste au pouvoir connait Chabi. Elle doit encore saisir qu’il exprime profondément ce nouvel élan tunisien. Elle doit y répondre avant que la Tunisie ne se mette à déclamer un autre poème de Chabi et ces vers à la tonalité bien moins apaisante : « Ô tyran oppresseur... Ami de la nuit, ennemi de la vie... ». Ben Ali doit faire vite.
http://www.lequotidien-oran.com/?news=5147953om/?news=5147953
« Lorsqu’un jour le peuple veut vivre….
Force est pour le destin de répondre
Force est pour les ténèbres de se dissiper
Force est pour les chaînes de se briser ».
Tous les tunisiens – beaucoup d’algériens aussi – connaissent ces vers puissants du grand poète Aboul-Kassem Echabi. La caste dirigeante tunisienne aussi connait ces vers du poète national, elle a cependant depuis longtemps cessé d’en saisir le sens profond. Notamment, le fait qu’ils expriment – et exprimeront toujours – un rejet de toute forme d’oppression, même celle qui se couvre des habits usés du paternalisme. Depuis le 17 décembre dernier, à la suite de l’acte désespéré d’une jeune victime d’une hogra policière, la Tunisie réelle, reprend en chœur les vers du poète. Force donc pour le régime de céder ! Et il cède, mais avec parcimonie, à reculons, comme s’il n’avait pas encore compris l’ampleur de la colère. Comme s’il ne saisissait pas le niveau de la détermination des tunisiens, des classes populaires, des élites et même d’une partie de la bourgeoisie à en finir avec un système qui humilie leur intelligence et fait peu de cas de leur dignité. Le président Ben Ali a limogé son ministre de l’intérieur, Rafik Haj Kacem. C’est un signe, mais c’est une ouverture insuffisante. Trop peu pour apaiser un des plus grands mouvements de contestation sociale et politique depuis l’indépendance du pays. C’est trop peu pour une société qui a déjà subi des pertes humaines élevées pour avoir repris une parole confisquée depuis deux décennies au moins. Le chef de l’Etat a ordonné la libération des personnes arrêtées depuis le déclenchement de la contestation. Il lui reste encore à sortir des logiques répressives. Et à prendre acte, enfin, que le peuple tunisien est majeur et que les promesses d’emploi annoncées ne constituent pas une réponse à cette appel irrépressible à la liberté et à la dignité qui s’est étendu de Sidi Bouzid à l’ensemble de la Tunisie. Le pouvoir tunisien se tromperait lourdement si au lieu d’entendre son peuple, il se dit que la faible réaction de l’Europe et singulièrement celle la France, sont les « bons signaux » à enregistrer. Dans ce registre, on a pu voir une intervention lamentable de l’ambassadeur de Tunisie à l’Unesco dans laquelle il essaye de présenter la contestation sociale dans son pays comme un complot de l’AQMI. Il agitait avec une joie mauvaise un communiqué très opportuniste d’un certain Droudkel, émir du néant qui ne représente que lui-même. Si le pouvoir tunisien est, aujourd’hui, du même niveau que son représentant à l’Unesco, il faut craindre pour ce pays. Et pour les tunisiens. La Tunisie est grosse d’une volonté de changement. L’intelligence, s’il en reste encore au pouvoir, commande d’en prendre acte et de l’accompagner. Ce pays, contrairement à l’Algérie, ne dispose pas d’une rente sur laquelle le pouvoir peut jouer. Il est face au réel. Il y a eu une prise de parole de la part de la population et elle ne veut plus la céder contre de vaines promesses. Pas même quand les pays européens chantent les louanges du régime en place. Le pouvoir tunisien mettra en danger le pays s’il ne comprend pas que cette clameur est une réappropriation de soi… Le peuple de Chabi veut vivre libre, il faut bien que le Destin réponde. La caste au pouvoir connait Chabi. Elle doit encore saisir qu’il exprime profondément ce nouvel élan tunisien. Elle doit y répondre avant que la Tunisie ne se mette à déclamer un autre poème de Chabi et ces vers à la tonalité bien moins apaisante : « Ô tyran oppresseur... Ami de la nuit, ennemi de la vie... ». Ben Ali doit faire vite.
http://www.lequotidien-oran.com/?news=5147953om/?news=5147953
mercredi 30 décembre 2009
ANTAR 2009
par K. Selim
Certains choisiront pour illustrer l'année algérienne 2009 le coup de pied définitif de Antar Yahia et la joie insoupçonnée qu'il a libérée dans un pays qui a désappris la fête depuis longtemps.
Même les grands-mères s'y ennuient, ce qui explique que la harga soit un phénomène qui recouvre toutes les classes. La différence entre le riche et le pauvre, l'instruit et l'illettré ne réside que dans le moyen de réaliser l'aspiration commune au départ. La joie qui a suivi la victoire de l'équipe nationale à Khartoum était justement exceptionnelle : elle a été vécue par la plupart des jeunes et moins jeunes comme un gros trou fait dans le mur invisible mais solide de l'ennui dans lequel baigne le pays.
Celui-ci, en attendant la Coupe d'Afrique et la Coupe du monde, des rendez-vous à ne pas rater au plan sportif comme au plan du moral collectif, a repris doucement ses droits. D'aucuns croient, ou espèrent plutôt que certaines choses vues, comme la présence massive et sans complexe des filles et des femmes dans la grande manifestation festive, sont des signes d'une évolution significative. D'autres forcent le trait en croyant à une «seconde naissance» et demandent au régime de rompre avec ses «constantes».
C'est trop accorder à un évènement qui a peut-être marqué les esprits mais qui ne marquera sans doute pas l'histoire. Onze gars ont donné un peu de bonheur aux Algériens, ils n'ont pas fait une révolution. Il était, bien entendu, illusoire de croire que la célébration nationale et unanimiste de la victoire de l'équipe nationale puisse dispenser ceux qui veulent le changement de devoir se battre, avec les moyens qu'ils peuvent, pour le réaliser. Discourir sur un match de football ou sur la réaction stupide du régime égyptien pour admonester le régime algérien et le sommer de changer relève du surréalisme. Il ne faut pas trop planer.
Le retour du réel est d'ailleurs vite arrivé pour réduire «l'épopée de Khartoum» à sa juste dimension d'un intermède dans une routine abyssale. Rien ne surprend : ni la déconfiture autoroutière de la section algérienne des Frères musulmans qui devait être la version «sage» de l'islamisme et la version morale de la gouvernance, ni l'alliance entre un «trotskisme» très nationaliste et un «libéralisme» très autoritaire... Une alliance durable, jure-t-on, alors que le «néopatriotisme économique», qui semble la sous-tendre, paraît bien conjoncturel et fragile.
Qui pourrait, par ailleurs, être surpris par l'évocation cyclique de l'emprise de l'argent dans la désignation des représentants au sein des institutions parlementaires ? Cela fait tout au plus quelques déclarations convenues et des articles de presse d'usage.
Au fond de l'ennui national, qui se soucie réellement de cette vie politique et de ce Parlement où l'on ne fait pas de politique ? Pourquoi les Algériens s'enflammeraient-ils pour des assemblées où personne n'a encore posé des questions alors que les fuites - intéressées ou non, cela est secondaire - s'accumulent pour souligner que l'autoroute Est-Ouest n'est pas une ligne droite de la probité...
Oui, dans cette année 2009 qui s'en va, c'est bien le coup de pied de Antar Yahia qui a été le plus beau geste. Mais ce n'était qu'un but, ce n'était pas un coup de pied dans la fourmilière... Contrairement à ceux qui lui ont donné, par idéologie ou tout simplement par espérance, beaucoup d'importance, c'était un tir sans autre prétention que d'envoyer une balle au fond d'un filet.
Certains choisiront pour illustrer l'année algérienne 2009 le coup de pied définitif de Antar Yahia et la joie insoupçonnée qu'il a libérée dans un pays qui a désappris la fête depuis longtemps.
Même les grands-mères s'y ennuient, ce qui explique que la harga soit un phénomène qui recouvre toutes les classes. La différence entre le riche et le pauvre, l'instruit et l'illettré ne réside que dans le moyen de réaliser l'aspiration commune au départ. La joie qui a suivi la victoire de l'équipe nationale à Khartoum était justement exceptionnelle : elle a été vécue par la plupart des jeunes et moins jeunes comme un gros trou fait dans le mur invisible mais solide de l'ennui dans lequel baigne le pays.
Celui-ci, en attendant la Coupe d'Afrique et la Coupe du monde, des rendez-vous à ne pas rater au plan sportif comme au plan du moral collectif, a repris doucement ses droits. D'aucuns croient, ou espèrent plutôt que certaines choses vues, comme la présence massive et sans complexe des filles et des femmes dans la grande manifestation festive, sont des signes d'une évolution significative. D'autres forcent le trait en croyant à une «seconde naissance» et demandent au régime de rompre avec ses «constantes».
C'est trop accorder à un évènement qui a peut-être marqué les esprits mais qui ne marquera sans doute pas l'histoire. Onze gars ont donné un peu de bonheur aux Algériens, ils n'ont pas fait une révolution. Il était, bien entendu, illusoire de croire que la célébration nationale et unanimiste de la victoire de l'équipe nationale puisse dispenser ceux qui veulent le changement de devoir se battre, avec les moyens qu'ils peuvent, pour le réaliser. Discourir sur un match de football ou sur la réaction stupide du régime égyptien pour admonester le régime algérien et le sommer de changer relève du surréalisme. Il ne faut pas trop planer.
Le retour du réel est d'ailleurs vite arrivé pour réduire «l'épopée de Khartoum» à sa juste dimension d'un intermède dans une routine abyssale. Rien ne surprend : ni la déconfiture autoroutière de la section algérienne des Frères musulmans qui devait être la version «sage» de l'islamisme et la version morale de la gouvernance, ni l'alliance entre un «trotskisme» très nationaliste et un «libéralisme» très autoritaire... Une alliance durable, jure-t-on, alors que le «néopatriotisme économique», qui semble la sous-tendre, paraît bien conjoncturel et fragile.
Qui pourrait, par ailleurs, être surpris par l'évocation cyclique de l'emprise de l'argent dans la désignation des représentants au sein des institutions parlementaires ? Cela fait tout au plus quelques déclarations convenues et des articles de presse d'usage.
Au fond de l'ennui national, qui se soucie réellement de cette vie politique et de ce Parlement où l'on ne fait pas de politique ? Pourquoi les Algériens s'enflammeraient-ils pour des assemblées où personne n'a encore posé des questions alors que les fuites - intéressées ou non, cela est secondaire - s'accumulent pour souligner que l'autoroute Est-Ouest n'est pas une ligne droite de la probité...
Oui, dans cette année 2009 qui s'en va, c'est bien le coup de pied de Antar Yahia qui a été le plus beau geste. Mais ce n'était qu'un but, ce n'était pas un coup de pied dans la fourmilière... Contrairement à ceux qui lui ont donné, par idéologie ou tout simplement par espérance, beaucoup d'importance, c'était un tir sans autre prétention que d'envoyer une balle au fond d'un filet.
2009, ANNEE LIVIDE !
par K. Selim
Unité de lieu, unité d'action et unité de temps constituent le triptyque fondateur de toute la dramaturgie classique. Le monde politique, théâtre d'ombres par excellence, observe les principes de la tragédie sans qu'elle se dénoue ou qu'une solution soit en vue. L'ordre du monde est campé par des scénaristes qui ne souhaitent qu'une seule chose : que cela dure. L'année s'achève où elle a commencé : à Ghaza, ville bombardée et ville encerclée, des Palestiniens ouvertement spoliés meurent dans l'indifférence glacée des démocraties avancées. Et dans l'absence de sollicitude des «frères arabes» qui regardent ailleurs, scrutent les toussotements des puissants, veillent à ce que leurs sujets ne se livrent à aucun débordement nuisible aux intérêts bien compris des castes.
2009, de Ghaza bombardée à Ghaza encerclée par un «fraternel» mur d'acier, aura montré, jusqu'à la nausée, la veulerie de ceux qui se veulent «modérés» et «réalistes». Mahmoud Abbas en est l'incarnation palestinienne, le modéré qui a avalé toutes les couleuvres et posé à toutes les photos avant de découvrir - quelle naïveté ! - que les Etats-Unis sont «partiaux».
L'Egypte, en voie de régression et de transmission héréditaire, en est l'incarnation arabe la plus grotesquement obéissante. Des pouvoirs qui se dispensent du soutien de leur peuple ne peuvent espérer qu'un rôle de figurant, même s'ils se gonflent d'importance. Les acteurs les plus en vue - le plus filmé et le plus écouté d'entre eux, Barack Obama, est triomphalement entré en scène en janvier - changent à peine. Ils jouent leur rôle sans jamais s'éloigner du scénario.
La crise financière, jugulée à coups de centaines de milliards de dollars de fonds publics, a permis aux banquiers de renouer avec les profits et aux plus riches de l'être encore plus. 2009 a été une année bénéficiaire pour les spéculateurs. Au rythme où vont les affaires, 2010 sera aussi souriante, en particulier dans les paradis fiscaux comme la Suisse, où aucun minaret ne viendra rappeler au citoyen local l'existence d'autres musulmans que ceux - prospères mais discrets - qui viennent faire fructifier des fortunes plus ou moins légales et fréquenter les casinos. La Suisse est toujours un des pays les plus propres du monde...
Dans cette représentation permanente où tout semble bouger sans que rien ne change, le décor est immuable, il se dégrade au fil de l'exploitation de la planète. Au fil des événements, la pièce de théâtre quitte parfois le registre du drame pour emprunter à l'opéra-bouffe.
La conférence sur le réchauffement climatique, qui s'est tenue dans une ville nordique transformée en caserne de police, a été l'occasion d'apprécier un curieux spectacle où la bouffonnerie des puissants, ivres d'égoïsme, répondait à l'inquiétude du plus grand nombre. A Copenhague, les riches ont montré qu'ils étaient les plus forts au concours de l'irresponsabilité, les émergents n'ont pas encore prouvé qu'ils ont pris une part du pouvoir mondial et les plus pauvres, l'Afrique notamment, auront été les dindons d'une mauvaise farce. 2009 a été une année ordinaire sous le voile de l'oppression banalisée.
Unité de lieu, unité d'action et unité de temps constituent le triptyque fondateur de toute la dramaturgie classique. Le monde politique, théâtre d'ombres par excellence, observe les principes de la tragédie sans qu'elle se dénoue ou qu'une solution soit en vue. L'ordre du monde est campé par des scénaristes qui ne souhaitent qu'une seule chose : que cela dure. L'année s'achève où elle a commencé : à Ghaza, ville bombardée et ville encerclée, des Palestiniens ouvertement spoliés meurent dans l'indifférence glacée des démocraties avancées. Et dans l'absence de sollicitude des «frères arabes» qui regardent ailleurs, scrutent les toussotements des puissants, veillent à ce que leurs sujets ne se livrent à aucun débordement nuisible aux intérêts bien compris des castes.
2009, de Ghaza bombardée à Ghaza encerclée par un «fraternel» mur d'acier, aura montré, jusqu'à la nausée, la veulerie de ceux qui se veulent «modérés» et «réalistes». Mahmoud Abbas en est l'incarnation palestinienne, le modéré qui a avalé toutes les couleuvres et posé à toutes les photos avant de découvrir - quelle naïveté ! - que les Etats-Unis sont «partiaux».
L'Egypte, en voie de régression et de transmission héréditaire, en est l'incarnation arabe la plus grotesquement obéissante. Des pouvoirs qui se dispensent du soutien de leur peuple ne peuvent espérer qu'un rôle de figurant, même s'ils se gonflent d'importance. Les acteurs les plus en vue - le plus filmé et le plus écouté d'entre eux, Barack Obama, est triomphalement entré en scène en janvier - changent à peine. Ils jouent leur rôle sans jamais s'éloigner du scénario.
La crise financière, jugulée à coups de centaines de milliards de dollars de fonds publics, a permis aux banquiers de renouer avec les profits et aux plus riches de l'être encore plus. 2009 a été une année bénéficiaire pour les spéculateurs. Au rythme où vont les affaires, 2010 sera aussi souriante, en particulier dans les paradis fiscaux comme la Suisse, où aucun minaret ne viendra rappeler au citoyen local l'existence d'autres musulmans que ceux - prospères mais discrets - qui viennent faire fructifier des fortunes plus ou moins légales et fréquenter les casinos. La Suisse est toujours un des pays les plus propres du monde...
Dans cette représentation permanente où tout semble bouger sans que rien ne change, le décor est immuable, il se dégrade au fil de l'exploitation de la planète. Au fil des événements, la pièce de théâtre quitte parfois le registre du drame pour emprunter à l'opéra-bouffe.
La conférence sur le réchauffement climatique, qui s'est tenue dans une ville nordique transformée en caserne de police, a été l'occasion d'apprécier un curieux spectacle où la bouffonnerie des puissants, ivres d'égoïsme, répondait à l'inquiétude du plus grand nombre. A Copenhague, les riches ont montré qu'ils étaient les plus forts au concours de l'irresponsabilité, les émergents n'ont pas encore prouvé qu'ils ont pris une part du pouvoir mondial et les plus pauvres, l'Afrique notamment, auront été les dindons d'une mauvaise farce. 2009 a été une année ordinaire sous le voile de l'oppression banalisée.
mardi 22 décembre 2009
UN DEBAT GLAUQUE
par K. Selim
La majorité des Français ne sont pas satisfaits de la manière dont se déroule le débat sur l'identité nationale. Le président Sarkozy et ses conseillers, qui ont constamment les yeux rivés sur les sondages, peuvent constater que le «coup», lancé à l'approche d'une échéance électorale, se transforme en fort mauvaise affaire.
En confiant à Eric Besson, socialiste renégat, ministre de l'Immigration et surtout aventurier de la politique dans le sens - le moins élégant du terme - le soin d'orchestrer cette opération, le président français a, de manière qu'on ne peut qualifier de sibylline, d'emblée fixé le cadre du débat. L'identité nationale de la France serait en question en raison de la présence sur son territoire «d'étrangers» irréductibles, arabes, noirs et musulmans.
Le débat, orchestré dans les préfectures, n'a rien de philosophique. Le consensus est à l'invective du «pas vraiment français», in-intégrable par définition... C'est bien le vieux fonds de commerce de la «droite nationale» pétainiste et lepéniste, intellectuellement aux antipodes de la droite gaulliste, qu'on a décidé de ressortir dans un contexte de crise économique et sociale. Les «spin doctors» de Sarkozy prétendent ouvrir un débat «populaire» afin de ne pas laisser libre le terrain à Le Pen.
En réalité, ils ont provoqué une crispation générale au sein de la société française et rouvert aux lepénistes un formidable boulevard. Ces derniers ne boudent pas leur plaisir. Et la droite néoconservatrice et atlantiste, incarnée par Nicolas Sarkozy, ne fait que surenchérir. Même une casquette mise à l'envers - attitude que l'on retrouve chez les jeunes du monde entier - est devenue le stigmate du banlieusard arabe qui ne sait pas être un bon Français...
De nombreux intellectuels de gauche se sont insurgés contre un débat qui donne une image dégradée de la France. Sarkozy a cru bon, en osant une malheureuse référence à la votation suisse contre les minarets, opposer le bon peuple aux élites. Vieille ficelle de la droite extrême.
Mais le refus de ce débat va au-delà des intellectuels de gauche. Au sein même de la droite républicaine, on est effaré de la tournure dangereuse de ces glauques débats où des Français «purs» viennent déverser leurs haines et leurs idées reçues sur les «impurs». C'est un député UMP, François Baroin, qui constate que le débat, voulu par Sarkozy et orchestré par le très doriotiste Eric Besson, prend une direction peu honorable. «On a ouvert la boîte de Pandore, l'ensemble des bas instincts s'est développé et a couru dans la société».
C'est aussi un ancien Premier ministre gaulliste, Alain Juppé, qui constate que «tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres, et en particulier les musulmans contre les autres, est détestable». Or, il faut bien le constater, le débat préfectoral de MM. Sarkozy et Besson banalise la parole xénophobe et raciste. Il ne dit pas ce que c'est qu'être français, il désigne des «ennemis», ces Français qui ne le «seraient pas vraiment». Que des hommes politiques de droite, De Villepin, Baroin ou Juppé, s'opposent à ce défoulement de xénophobie est un signe qu'il existe un socle solide de valeurs démocratiques face aux manipulations néoconservatrices.
La majorité des Français ne sont pas satisfaits de la manière dont se déroule le débat sur l'identité nationale. Le président Sarkozy et ses conseillers, qui ont constamment les yeux rivés sur les sondages, peuvent constater que le «coup», lancé à l'approche d'une échéance électorale, se transforme en fort mauvaise affaire.
En confiant à Eric Besson, socialiste renégat, ministre de l'Immigration et surtout aventurier de la politique dans le sens - le moins élégant du terme - le soin d'orchestrer cette opération, le président français a, de manière qu'on ne peut qualifier de sibylline, d'emblée fixé le cadre du débat. L'identité nationale de la France serait en question en raison de la présence sur son territoire «d'étrangers» irréductibles, arabes, noirs et musulmans.
Le débat, orchestré dans les préfectures, n'a rien de philosophique. Le consensus est à l'invective du «pas vraiment français», in-intégrable par définition... C'est bien le vieux fonds de commerce de la «droite nationale» pétainiste et lepéniste, intellectuellement aux antipodes de la droite gaulliste, qu'on a décidé de ressortir dans un contexte de crise économique et sociale. Les «spin doctors» de Sarkozy prétendent ouvrir un débat «populaire» afin de ne pas laisser libre le terrain à Le Pen.
En réalité, ils ont provoqué une crispation générale au sein de la société française et rouvert aux lepénistes un formidable boulevard. Ces derniers ne boudent pas leur plaisir. Et la droite néoconservatrice et atlantiste, incarnée par Nicolas Sarkozy, ne fait que surenchérir. Même une casquette mise à l'envers - attitude que l'on retrouve chez les jeunes du monde entier - est devenue le stigmate du banlieusard arabe qui ne sait pas être un bon Français...
De nombreux intellectuels de gauche se sont insurgés contre un débat qui donne une image dégradée de la France. Sarkozy a cru bon, en osant une malheureuse référence à la votation suisse contre les minarets, opposer le bon peuple aux élites. Vieille ficelle de la droite extrême.
Mais le refus de ce débat va au-delà des intellectuels de gauche. Au sein même de la droite républicaine, on est effaré de la tournure dangereuse de ces glauques débats où des Français «purs» viennent déverser leurs haines et leurs idées reçues sur les «impurs». C'est un député UMP, François Baroin, qui constate que le débat, voulu par Sarkozy et orchestré par le très doriotiste Eric Besson, prend une direction peu honorable. «On a ouvert la boîte de Pandore, l'ensemble des bas instincts s'est développé et a couru dans la société».
C'est aussi un ancien Premier ministre gaulliste, Alain Juppé, qui constate que «tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres, et en particulier les musulmans contre les autres, est détestable». Or, il faut bien le constater, le débat préfectoral de MM. Sarkozy et Besson banalise la parole xénophobe et raciste. Il ne dit pas ce que c'est qu'être français, il désigne des «ennemis», ces Français qui ne le «seraient pas vraiment». Que des hommes politiques de droite, De Villepin, Baroin ou Juppé, s'opposent à ce défoulement de xénophobie est un signe qu'il existe un socle solide de valeurs démocratiques face aux manipulations néoconservatrices.
vendredi 18 décembre 2009
FIASCO !
par K. Selim
A moins d'un coup de théâtre de dernière minute, la conférence sur le réchauffement climatique de Copenhague s'achèvera sur un échec. L'énorme machine médiatique occidentale, à la recherche d'un bouc émissaire, essaie sans conviction de désigner la République Populaire de Chine comme le premier responsable de ce terrible résultat.
En l'état actuel des engagements des pays riches, responsables de l'accumulation des gaz à effet de serre (GES), la Chine refuse effectivement de faire des concessions sans contrepartie sérieuse. Mais il n'y a pas l'ombre d'un doute, et les gesticulations «africaines» de tel ou tel chef d'Etat européen n'y changeront rien, les responsables du fiasco danois sont les Occidentaux, les Etats-Unis au premier chef. Les pollueurs historiques refusent de s'engager à la hauteur des dégâts qu'ils assument et à celle des enjeux des changements climatiques.
Le blocage était perceptible dès l'ouverture de la conférence, il y a une quinzaine de jours. La présidence danoise, entre soumission complète aux Etats-Unis, déplorée par de nombreux Européens, et incompétence diplomatique criante, a grandement contribué à dégrader l'atmosphère d'une réunion qui s'annonçait pourtant sous de meilleurs auspices. La stratégie des Occidentaux a consisté à réduire le niveau de leurs engagements et à aboutir à une déclaration politique en retrait par rapport au protocole de Kyoto.
Sous la pression des multinationales, dont les hommes de pouvoir en Occident ne sont objectivement que des fondés de pouvoir, les termes d'un engagement susceptible de limiter à deux degrés la hausse moyenne de la température globale ont été largement atténués et le caractère juridiquement contraignant d'un accord éventuel abandonné en chemin. Cette position, absurde et dangereuse, est avant tout celle des Etats-Unis. Dans le droit fil de la méthode de son prédécesseur immédiat, le personnage shakespearien qui pilote la politique étrangère américaine a annoncé, sans autre précision, la participation de son pays au fonds climatique destiné à aider les pays du Sud. La déclaration a suscité un déferlement de louanges pâmées de la part de tous les groupies, chefs d'Etat européens et «grands» médias, sans doute pour paver la voie à la déclaration du président Obama devant la plénière.
Hélas, le président a livré une prestation sans grande envergure, les analystes de circonstance expliquant qu'il ne pouvait aller plus loin sans l'aval de son Congrès. Si on doit espérer du Congrès de ce pays qu'il relève le défi climatique, autant s'attendre au pire et s'y préparer... Mais la leçon est ailleurs, le roi se dénude encore plus vite que prévu. Voici donc un prix Nobel de la paix fraîchement émoulu qui vient en quelques jours de porter l'effort de guerre de son pays à un niveau inédit et de contribuer au sabordage d'une conférence vitale sur le climat.
Dans cette affaire danoise, les Occidentaux jouent un jeu éminemment risqué. Les stratèges des multinationales considèrent que le gros des catastrophes à venir sera concentré dans les pays du Sud et que les pays développés tireraient profit d'un certain niveau de réchauffement, qui pourrait faciliter notamment l'exploitation des ressources minières dans les pôles. A cette aune, la solidarité est une considération parfaitement secondaire. Le cynisme et l'égoïsme sont la norme des relations internationales. Mais s'agissant malgré tout du devenir commun, le réalisme sordide à l'oeuvre à Copenhague est la marque d'une terrifiante irresponsabilité.
A moins d'un coup de théâtre de dernière minute, la conférence sur le réchauffement climatique de Copenhague s'achèvera sur un échec. L'énorme machine médiatique occidentale, à la recherche d'un bouc émissaire, essaie sans conviction de désigner la République Populaire de Chine comme le premier responsable de ce terrible résultat.
En l'état actuel des engagements des pays riches, responsables de l'accumulation des gaz à effet de serre (GES), la Chine refuse effectivement de faire des concessions sans contrepartie sérieuse. Mais il n'y a pas l'ombre d'un doute, et les gesticulations «africaines» de tel ou tel chef d'Etat européen n'y changeront rien, les responsables du fiasco danois sont les Occidentaux, les Etats-Unis au premier chef. Les pollueurs historiques refusent de s'engager à la hauteur des dégâts qu'ils assument et à celle des enjeux des changements climatiques.
Le blocage était perceptible dès l'ouverture de la conférence, il y a une quinzaine de jours. La présidence danoise, entre soumission complète aux Etats-Unis, déplorée par de nombreux Européens, et incompétence diplomatique criante, a grandement contribué à dégrader l'atmosphère d'une réunion qui s'annonçait pourtant sous de meilleurs auspices. La stratégie des Occidentaux a consisté à réduire le niveau de leurs engagements et à aboutir à une déclaration politique en retrait par rapport au protocole de Kyoto.
Sous la pression des multinationales, dont les hommes de pouvoir en Occident ne sont objectivement que des fondés de pouvoir, les termes d'un engagement susceptible de limiter à deux degrés la hausse moyenne de la température globale ont été largement atténués et le caractère juridiquement contraignant d'un accord éventuel abandonné en chemin. Cette position, absurde et dangereuse, est avant tout celle des Etats-Unis. Dans le droit fil de la méthode de son prédécesseur immédiat, le personnage shakespearien qui pilote la politique étrangère américaine a annoncé, sans autre précision, la participation de son pays au fonds climatique destiné à aider les pays du Sud. La déclaration a suscité un déferlement de louanges pâmées de la part de tous les groupies, chefs d'Etat européens et «grands» médias, sans doute pour paver la voie à la déclaration du président Obama devant la plénière.
Hélas, le président a livré une prestation sans grande envergure, les analystes de circonstance expliquant qu'il ne pouvait aller plus loin sans l'aval de son Congrès. Si on doit espérer du Congrès de ce pays qu'il relève le défi climatique, autant s'attendre au pire et s'y préparer... Mais la leçon est ailleurs, le roi se dénude encore plus vite que prévu. Voici donc un prix Nobel de la paix fraîchement émoulu qui vient en quelques jours de porter l'effort de guerre de son pays à un niveau inédit et de contribuer au sabordage d'une conférence vitale sur le climat.
Dans cette affaire danoise, les Occidentaux jouent un jeu éminemment risqué. Les stratèges des multinationales considèrent que le gros des catastrophes à venir sera concentré dans les pays du Sud et que les pays développés tireraient profit d'un certain niveau de réchauffement, qui pourrait faciliter notamment l'exploitation des ressources minières dans les pôles. A cette aune, la solidarité est une considération parfaitement secondaire. Le cynisme et l'égoïsme sont la norme des relations internationales. Mais s'agissant malgré tout du devenir commun, le réalisme sordide à l'oeuvre à Copenhague est la marque d'une terrifiante irresponsabilité.
jeudi 3 décembre 2009
Crise entre Le Caire et Alger après un match « total »
Les Afriques n° 99
Investir politiquement dans le football peut rapporter gros ou… coûter cher. Alger et Le Caire, dans un contexte passionnel, misaient gros sur la rencontre entre leurs équipes de foot. A la fin du match, le perdant, l’Egypte, a déclenché une troisième mi-temps sur le front des médias et de la diplomatie.
Par Saïd Djaafer, Alger
Entre Le Caire et Alger, la bataille n’était que médiatique avant que la lapidation du bus de l’équipe de football algérienne, à son arrivée au Caire, tourne au bras de fer politique. Un entretien téléphonique entre les présidents Hosni Moubarak et Abdelaziz Bouteflika avait amené ce dernier à maintenir le match du Caire, contre l’avis du staff. En ne perdant que deux à zéro, dans des conditions très particulières, l’équipe algérienne a préservé ses chances de qualification. Et a sauvé la mise au président Bouteflika, qui, en cas d’élimination, aurait été rendu responsable d’avoir naïvement cru aux garanties verbales de son homologue égyptien.
Le coût politique pour Abdelaziz Bouteflika, et le régime en général, risquait d’être élevé en raison de l’indignation générale des Algériens devant l’aplomb des Egyptiens, qui ont nié l’attaque du bus de l’équipe de football et accusé les joueurs algériens de l’avoir mise en scène. Les jeunes Algériens, qui n’ont pas admis que l’on ajoute l’injure à la blessure, s’en sont pris violemment à des intérêts égyptiens, ceux de l’opérateur de téléphonie mobile Djezzy et d’Egyptair. La décision de Bouteflika d’organiser, avec une rapidité inhabituelle au regard des lourdeurs du système, un pont aérien entre Alger et Khartoum, servait à compenser sa crédulité vis-à-vis du président égyptien.
Côté égyptien, Gamal Moubarak, fils du président et son héritier présomptif, s’est ostensiblement investi derrière son équipe nationale. Le match de barrage de Khartoum devait être, avec une victoire acquise d’avance, un moment clé de sa marche à l’intronisation comme futur « Raïs » du pays. Le match de barrage de Khartoum était donc saturé de politique.
Quitte ou double
L’identification absolue des jeunesses des deux pays – danger potentiel pour les deux régimes – à leurs équipes de football rendait cette saturation explosive. A Khartoum, deux équipes se disputaient un ticket pour l’Afrique du Sud, mais en filigrane, deux régimes, dont les ressemblances ne sont pas fortuites, ont joué un étrange jeu de quitte ou double.
Rarement une rencontre de football a été, en raison de l’investissement passionnel des jeunes derrière les équipes, aussi explosive politiquement. Ni les médias, ni les politiques des deux pays n’ont réussi à faire admettre à des rues, algériennes et égyptiennes, à cran que la défaite était une éventualité. Khartoum était devenu un match total : entre joueurs, entre opinions et… entre régimes. Le gagnant, l’Algérie en l’occurrence, rafle la mise, le perdant, l’Egypte, se retrouve en… enfer. Et se devait de gérer un retour de boomerang de la déception, d’autant plus cuisante que la pédagogie élémentaire sur les issues d’un match de football avait été éludée… L’investissement était élevé, la perte risquait d’être sévère…
Formidable opération médiatique
Le Caire a décidé alors d’organiser une formidable opération médiatique autour des prétendus « massacres » perpétrés à Khartoum par les supporters algériens. Les télévisions égyptiennes diffusaient des appels téléphoniques dramatiques de citoyens égyptiens à partir de la capitale soudanaise, décrivant des scènes d’apocalypse… De la démesure, qui servait, in fine, à faire diversion, à ajouter une troisième mi-temps à ce match total. En réalité, il ne s’est rien passé à Khartoum, sinon un unique incident mineur. Le gouvernement soudanais, qui a mobilisé plus de quinze mille policiers pour assurer la sécurité d’un match imprévu, n’a pas apprécié la campagne de communication cairote. L’ambassadeur égyptien a été convoqué pour s’entendre signifier le mécontentement soudanais. « Le Ministère des affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur d’Egypte pour l’informer du rejet par le Soudan des informations diffusées par des médias égyptiens concernant les événements d’après match », a annoncé Khartoum dans un communiqué. « Plutôt que de souligner tout ce que le Soudan a fait pour ce match, l’accueil, l’hébergement de près de 25 000 personnes et la sécurité, les médias égyptiens ont diffusé de fausses informations », a expliqué le porte-parole du Ministère soudanais des affaires étrangères, Mouawiya Osmane Khalid.
« Le Maghreb existe enfin, je l’ai vu et entendu »
Les Egyptiens ont essayé de calmer les Soudanais, mais avec l’Algérie, c’est l’escalade : rappel de l’ambassadeur d’Egypte à Alger, manifestation violente devant l’ambassade au Caire, appel à renvoyer l’ambassadeur algérien… Le fils aîné du président égyptien, Alaa Moubarak, a apporté sa contribution en accusant les Algériens de s’être livrés à des « actes de terrorisme… avant, pendant et après le match », qualifiant les supporteurs algériens de « mercenaires ». Samedi, devant le Parlement égyptien, et sans citer nommément l’Algérie, le président Hosni Moubarak a déclaré : « L’Egypte ne fera pas preuve de laxisme envers ceux qui portent atteinte à la dignité de ses citoyens. » Les Algériens sont effarés par l’outrance des attaques et des insultes proférées sur les chaînes de télévision égyptiennes.
Jusqu’où peut déboucher la crise diplomatique entre l’Algérie et l’Egypte ? La rupture des relations diplomatiques n’est pas encore envisagée… La Ligue arabe appelle à la retenue. Le pouvoir algérien, naturellement moins contraint, a choisi de ne pas surenchérir. Mais les traces de ce match total seront durables. Au Caire, où la campagne anti-algérienne reste soutenue, des intellectuels appellent à en finir avec le panarabisme dans « lequel l’Egypte donne, sans recevoir en retour que de la haine ». En Algérie, beaucoup ont noté que de Casablanca à Gasfa en Tunisie, la victoire de l’équipe algérienne a été célébrée avec autant de joie qu’à Alger… « Le Maghreb existe enfin, je l’ai vu et entendu » a écrit, de Casablanca, un vieux militant à des amis algériens, en racontant la clameur qui s’est élevée au Maroc après le but algérien et les concerts de klaxons d’après-match.
Investir politiquement dans le football peut rapporter gros ou… coûter cher. Alger et Le Caire, dans un contexte passionnel, misaient gros sur la rencontre entre leurs équipes de foot. A la fin du match, le perdant, l’Egypte, a déclenché une troisième mi-temps sur le front des médias et de la diplomatie.
Par Saïd Djaafer, Alger
Entre Le Caire et Alger, la bataille n’était que médiatique avant que la lapidation du bus de l’équipe de football algérienne, à son arrivée au Caire, tourne au bras de fer politique. Un entretien téléphonique entre les présidents Hosni Moubarak et Abdelaziz Bouteflika avait amené ce dernier à maintenir le match du Caire, contre l’avis du staff. En ne perdant que deux à zéro, dans des conditions très particulières, l’équipe algérienne a préservé ses chances de qualification. Et a sauvé la mise au président Bouteflika, qui, en cas d’élimination, aurait été rendu responsable d’avoir naïvement cru aux garanties verbales de son homologue égyptien.
Le coût politique pour Abdelaziz Bouteflika, et le régime en général, risquait d’être élevé en raison de l’indignation générale des Algériens devant l’aplomb des Egyptiens, qui ont nié l’attaque du bus de l’équipe de football et accusé les joueurs algériens de l’avoir mise en scène. Les jeunes Algériens, qui n’ont pas admis que l’on ajoute l’injure à la blessure, s’en sont pris violemment à des intérêts égyptiens, ceux de l’opérateur de téléphonie mobile Djezzy et d’Egyptair. La décision de Bouteflika d’organiser, avec une rapidité inhabituelle au regard des lourdeurs du système, un pont aérien entre Alger et Khartoum, servait à compenser sa crédulité vis-à-vis du président égyptien.
Côté égyptien, Gamal Moubarak, fils du président et son héritier présomptif, s’est ostensiblement investi derrière son équipe nationale. Le match de barrage de Khartoum devait être, avec une victoire acquise d’avance, un moment clé de sa marche à l’intronisation comme futur « Raïs » du pays. Le match de barrage de Khartoum était donc saturé de politique.
Quitte ou double
L’identification absolue des jeunesses des deux pays – danger potentiel pour les deux régimes – à leurs équipes de football rendait cette saturation explosive. A Khartoum, deux équipes se disputaient un ticket pour l’Afrique du Sud, mais en filigrane, deux régimes, dont les ressemblances ne sont pas fortuites, ont joué un étrange jeu de quitte ou double.
Rarement une rencontre de football a été, en raison de l’investissement passionnel des jeunes derrière les équipes, aussi explosive politiquement. Ni les médias, ni les politiques des deux pays n’ont réussi à faire admettre à des rues, algériennes et égyptiennes, à cran que la défaite était une éventualité. Khartoum était devenu un match total : entre joueurs, entre opinions et… entre régimes. Le gagnant, l’Algérie en l’occurrence, rafle la mise, le perdant, l’Egypte, se retrouve en… enfer. Et se devait de gérer un retour de boomerang de la déception, d’autant plus cuisante que la pédagogie élémentaire sur les issues d’un match de football avait été éludée… L’investissement était élevé, la perte risquait d’être sévère…
Formidable opération médiatique
Le Caire a décidé alors d’organiser une formidable opération médiatique autour des prétendus « massacres » perpétrés à Khartoum par les supporters algériens. Les télévisions égyptiennes diffusaient des appels téléphoniques dramatiques de citoyens égyptiens à partir de la capitale soudanaise, décrivant des scènes d’apocalypse… De la démesure, qui servait, in fine, à faire diversion, à ajouter une troisième mi-temps à ce match total. En réalité, il ne s’est rien passé à Khartoum, sinon un unique incident mineur. Le gouvernement soudanais, qui a mobilisé plus de quinze mille policiers pour assurer la sécurité d’un match imprévu, n’a pas apprécié la campagne de communication cairote. L’ambassadeur égyptien a été convoqué pour s’entendre signifier le mécontentement soudanais. « Le Ministère des affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur d’Egypte pour l’informer du rejet par le Soudan des informations diffusées par des médias égyptiens concernant les événements d’après match », a annoncé Khartoum dans un communiqué. « Plutôt que de souligner tout ce que le Soudan a fait pour ce match, l’accueil, l’hébergement de près de 25 000 personnes et la sécurité, les médias égyptiens ont diffusé de fausses informations », a expliqué le porte-parole du Ministère soudanais des affaires étrangères, Mouawiya Osmane Khalid.
« Le Maghreb existe enfin, je l’ai vu et entendu »
Les Egyptiens ont essayé de calmer les Soudanais, mais avec l’Algérie, c’est l’escalade : rappel de l’ambassadeur d’Egypte à Alger, manifestation violente devant l’ambassade au Caire, appel à renvoyer l’ambassadeur algérien… Le fils aîné du président égyptien, Alaa Moubarak, a apporté sa contribution en accusant les Algériens de s’être livrés à des « actes de terrorisme… avant, pendant et après le match », qualifiant les supporteurs algériens de « mercenaires ». Samedi, devant le Parlement égyptien, et sans citer nommément l’Algérie, le président Hosni Moubarak a déclaré : « L’Egypte ne fera pas preuve de laxisme envers ceux qui portent atteinte à la dignité de ses citoyens. » Les Algériens sont effarés par l’outrance des attaques et des insultes proférées sur les chaînes de télévision égyptiennes.
Jusqu’où peut déboucher la crise diplomatique entre l’Algérie et l’Egypte ? La rupture des relations diplomatiques n’est pas encore envisagée… La Ligue arabe appelle à la retenue. Le pouvoir algérien, naturellement moins contraint, a choisi de ne pas surenchérir. Mais les traces de ce match total seront durables. Au Caire, où la campagne anti-algérienne reste soutenue, des intellectuels appellent à en finir avec le panarabisme dans « lequel l’Egypte donne, sans recevoir en retour que de la haine ». En Algérie, beaucoup ont noté que de Casablanca à Gasfa en Tunisie, la victoire de l’équipe algérienne a été célébrée avec autant de joie qu’à Alger… « Le Maghreb existe enfin, je l’ai vu et entendu » a écrit, de Casablanca, un vieux militant à des amis algériens, en racontant la clameur qui s’est élevée au Maroc après le but algérien et les concerts de klaxons d’après-match.
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