Demain - ou après demain - c’est l’Aïd. Le plus étrange des Aïd. La règle est d’oublier les difficultés et les peines pour faire des voeux, forcer la joie et faire preuve d’optimisme. De l’optimisme, je n’en manque pas et je pense que c’est le cas de beaucoup d’entre-nous. Ce que les Algériens, dans la diversité et la pluralité, ont accompli en une année de Hirak est considérable. Le 22 février dernier j’ai écrit un article en disant que le pays avait passé une “année meilleure que mille mois”. Mille mois, c’est 83 ans. C’est un élan prodigieux. Le Hirak a restauré l’image de l’Algérie que le régime a considérablement abîmée avec un malade comme apparence présidentielle.
Grâce à sa jeunesse, inventive et plein d’humour, le pays s’est débarrassé de la poussière qui obstruait les vues et la perspective. Les jeunes ont fait du Hirak une fête et une promesse. Mais le plus impressionnant est que ces jeunes avaient pleinement conscience que rien ne sera donné et qu’il faudra faire preuve de patience.
Faire le choix de la silmiya, c’est d’emblée s’inscrire patiemment dans un travail long. Le plus important est que le Hirak a mis la question des libertés au centre de tout. C’est essentiel et c’est bien sur ce terrain que le régime mène la contre-offensive en essayant de changer de sujet, en relançant des débats manoeuvriers autour des questions identitaires. La source d’optimisme est là, la défense des libertés est une cause populaire, ce n’est pas une exigence petit-bourgeoise, comme certains se plaisent à le dire.
Je n’ai pas de peine à être optimiste, mais il m’est difficile de forcer la joie en cette veille de l'Aïd. Comment parler de joie alors que des Algériens sont en prison pour avoir exprimé des opinions et des idées ou pour avoir faire leur job, comme les journalistes?
Je ne me sens pas capable de dire ces pauvres mots de consolation habituels aux parents: 3lahbass lerjal”, “la prison c’est pour les hommes”. Car ce n’est pas vrai, dans un pays indépendant, libéré par les sacrifices des centaines de milliers de femmes et d’hommes, la prison n’est pas pour les hommes ou les femmes qui expriment des idées. La prison, c’est pour les voleurs, les violeurs, les criminels.
Un ami, Amin Khan, poste depuis quelques jours de photos d’identité des héros du mouvement national et de la guerre de libération. Ce qui frappe, c’est leur jeunesse et la détermination que nous devinons chez eux. Beaucoup de ces hommes ont fait de la prison et c’était un parcours normal du combattant sous l’oppression coloniale. Mais nous sommes un pays indépendant et il n’est pas normal que les enfants des combattants d’hier qui ne réclament que la citoyenneté et la liberté soient emprisonnés.
Le régime livre un combat d’arrière-garde et il fait, une fois de plus, dans le gaspillage des opportunités. Car ce régime gaspille beaucoup, les ressources et le temps et sa manière de répondre aux demandes citoyennes le confirme. Choisir le chemin de la répression et de l’autoritarisme ne fait qu’accentuer le ressentiment et les colères, c’est s’interdire de saisir la chance historique de contribuer avec le mouvement populaire à sortir le pays de l'impasse.
Les difficultés majeures qui s’annoncent ne sont gérables que dans le cadre d’un Etat qui bénéficie de l’adhésion du plus grand nombre. Croire que le baston peut remplacer l’adhésion libre, c’est cela le pari le plus risqué pour l’avenir du pays, son intégrité, sa souveraineté … C’est même une folie.
En Août 2012, à Sétif, Bouteflika, c’est sans doute un de ses derniers discours, a lancé son fameux “Tab Jnana”. Bien sur, c’était une déclaration sans lendemain. Kan yekhrot. Mais le constat était juste, le “tab jnanhoum” vaut aussi bien pour Bouteflika que pour un régime vermoulu, gaspilleur et où la corruption, ainsi que l’a montré le procès des Ouyahia and co, dépasse la plus fertile des imaginations.
Même si on a peu de chance d’être entendu, il faut toujours interpeller la raison des gouvernants: le monde va devenir encore plus dangereux, plus compliqué et seule une adhésion libre des Algériens dans le cadre d’un Etat de droit permettra de gérer les chocs à venir et d’avancer. C’est ce que le Hirak vous dit. L’Algérie peut être un jardin fertile si un système tab jnanou cesse de l’assécher et laisse sa jeunesse l'irriguer d’intelligence, de culture et de travail.
Mes pensées vont à nos prisonniers, à leur famille. Il se trouve que je connais le père et la mère de Khaled Drareni, ce que j’ai envie de leur dire vaut aussi pour toutes les familles de prisonniers: vous pouvez être fiers de vos enfants, ils sont nos éclaireurs, ils sont bien l’Algérie qui s’est réveillée d’une longue léthargie et qui continuera d’avancer.
Je termine par ce texte de Mahmoud Darwich intitulé : “Un mètre carré de prison”








