dimanche 17 novembre 2013

Cinquante ans d’irréflexion, dégâts et conséquences

Ahmed Selmane
Mardi 17 Avril 2012

Les algériens ne l’ignorent pas : en cinquante ans des choses ont été réalisées. Elles l’auraient été bien plus efficacement hors des logiques autoritaires qui ont prévalu. Le gâchis est, difficilement réparable. Mais le plus grand préjudice causé par le régime consiste bien dans cette atteinte insidieuse au désir du vivre libre et en commun qui a animé des générations de militants algériens. Il est dans ce rétrécissement vertigineux de l’idée de Nation et à la prévalence endémique de la pulsion de quartier. 

 

A Saïda, des jeunes ont attaqué avec une incroyable violence les joueurs de l’USMA qu’ils ont pris pour des ennemis venus d’une autre planète. Que le coup soit « prémédité » ou « improvisé » revêt peut-être une importance au niveau judiciaire mais cela ne change rien au fond. Que des jeunes puissent être remontés comme une vulgaire mécanique pour se transformer en assassins potentiels – heureusement qu’il n’y a pas eu mort d’homme – est aussi grave que s’ils l’avaient décidé par eux-mêmes, de leur propre initiative. Ces jeunes de Saïda n’ont pas vu dans les joueurs de « l’autre » des algériens comme eux, des humains comme eux. Ils ont vu des ennemis. Tout simplement. L’affaire de Saïda a été, tant mieux, fortement médiatisée mais elle n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel algérien serein. Il faut être aveugle pour ne pas constater que des matchs de supporters-guerriers se déroulent régulièrement en marge, avant, durant et après les matchs officiels. Certains commentateurs locaux – ils en sont revenus – ont cru trouver dans les tumultueuses péripéties de l’équipe nationale de football, dans ses bras de fer avec celle de l’Egypte une sorte de résurgence d’un « moi national ». Nourri de fierté et d’honneur, de « izza » et de « karama ». En oubliant, qu’un conglomérat de « nationalistes de quartier » ou de « patriotes du football » transporté par pont aérien ne fabrique par un « moi national ». Cela permet une exhibition de muscles et de fabriquer une communion passagère aux dépends de l’ennemi du moment, celui d’un autre quartier, un peu plus lointain, celui de la grande « houma » d’Egypte. Car après cinquante ans d’irréflexion, de tutelle fondée sur le pouvoir brut et non sur l’exemplarité, « l’esprit de quartier », a très largement supplanté celui de la nation ou de la patrie.

Une combinaison d’énergie et de régression

A Saïda, nous avons eu, en format moins dramatique, une réédition de la tuerie menée en Egypte par les supporters du club de Port Saïd contre celui du Caire. En Algérie, chaque match de football (http://www.lanation.info/Petite-chronique-nationale-d-une-emeute-locale-annoncee_a90.html ) comporte un potentiel de guerre de quartier. Une combinaison d’énergie et de régression inféconde du plus large vers le plus réduit, du plus grand vers le plus petit : le quartier. Et parfois vers l’encore plus petit que le quartier, le groupe d’immeubles ou la ruelle. Les plus âgés expriment une révulsion sans nuance ; ces jeunes dont la violence s’exprime avec une vulgarité inouïe sont bien leurs enfants. Mais ils leur échappent. Les anciens se rassurent comme ils peuvent en déclarant que tous les jeunes ne sont pas dans ce trip violent et destructeur. Mais ils s’étonnent de découvrir parmi ces « boys in the hool », des garçons bien sur tout rapport, qui étudient bien, aiment beaucoup leurs mamans et respectent leurs paternels… Mais qui - hors de ce cocon familial qui résiste tant bien que mal - baignent dans un espace public peu pacifique. Il faut bien chercher dans ces comportements une explication qui va au-delà de la défaillance familiale. A quelque chose de plus fondamental, celui d’une violence systémique qui s’exerce avec plus ou moins d’intensité de haut en bas. Cela façonne insidieusement les esprits – il faut écraser les autres pour pouvoir être ! – sans susciter l’adhésion. Celle-ci est toujours conjoncturelle, liée au rapport de force. Même au sein du pouvoir, il faut s’appuyer sur le clan et la région pour pouvoir exister et peser. Pas sur la nation, mot qui vient dans toutes les bouches mais que l’on s’est évertué avec une constance remarquable à prohiber, à museler dans toutes ses expressions créatrices. Car, il n’est pas utile de le rappeler à ceux qui aiment se prévaloir de l’histoire pour justifier leur pouvoir, la nation n’est pas une notion éternelle mais historique.

La nation est une construction… périssable sous arbitraire

C’est une construction qu’un Etat permet d’enraciner (ou non) dans le temps suivant ses capacités (ou ses incapacités) d’intégrer. Une identité nationale, une nation n’existent pas de toute éternité, elles se construisent continuellement. Le sentiment d’appartenance est entretenu et intériorisé à travers une implication et une représentation des citoyens et non par des moyens de coercition. Les tenants du régime algérien peuvent faire valoir qu’il y a eu beaucoup d’efforts, que l’école algérienne n’a pas produit que de la médiocrité, que des réalisations ont été enregistrées, que l’espérance de vie s’est considérablement améliorée par rapport à ce qu’elle était sous le colonialisme. C’est indéniable. Mais il y a eu tant de gabegie… Mais ce qui a été déconstruit est beaucoup plus important. C’est cette déconstruction qui fait reculer le pays d’un combat national et maghrébin mené par les différents courants du mouvement national vers l’infiniment petit, vers la houma, ce quartier du repli et de la perte de sens. Ou vers la « oumma » religieuse. Ou encore vers un discours révisionniste qui fleurit ouvertement et qui ne trouve aucune gêne à rêver des troupes de l’Otan dans les rues d’Alger par détestation du régime. Ils n’ont certes aucune circonstances atténuantes ceux qui ayant appris à lire – et à écrire – se font les chantres décomplexés d’une « libération » par les soldats de l’Empire et de ses vassaux. Mais le pire est dans un régime qui a dilapidé un capital de valeurs durement accumulé par des générations de militants de la cause nationale, un régime qui a entravé l’élan d’une société aspirant au progrès. Une société qui rêvait d’un Etat – elle en reste encore orpheline – et découvre qu’on la rapetisse à l’apparence grimaçante d’une juxtaposition de quartiers en guerre les uns contre les autres, sabres au clair et rien dans la tête. Si l’idée de nation tient encore, on ne la doit qu’à la mémoire, non instrumentalisée, que les algériens ont gardé de tout cet effort accompli par des hommes et des femmes pour résister et construire. Et s’ils veillent à transmettre malgré une conjuration de négationnisme qui sourde du régime et de ses dérivés, c’est pour préserver contre une formidable adversité quelque chose de précieux, né d’un combat multiforme. Une aspiration à la dignité et au « vivre en commun » que cinquante ans d’irréflexion autoritaire ont sérieusement abimés. Et qu’il s’agit de faire revivre dans les libertés contre l’entreprise insidieuse de déconstruction nationale.
http://www.lanation.info/Cinquante-ans-d-irreflexion-degats-et-consequences_a912.html

 

L’étrange éclat du chadlisme en Bouteflikistan immobile

http://www.lanation.info/L-etrange-eclat-du-chadlisme-en-Bouteflikistan-immobile_a1303.html 

 

L’étrange éclat du chadlisme en Bouteflikistan immobile

L’impotence systémique

Ahmed Selmane
Mercredi 15 Août 2012
 
L’exaspération s’est propagée jusqu’à la très urbaine rue Mourad Didouche où l’espace de quelques instants ceux qui ont été privés d’électricité ont eux aussi « coupé la route », le dernier lien présumé entre les algériens et l’Etat. Tout comme Bachdjarrah, El Madania, Bourouba, Tessala-Merdja, Baraki… En ces journées caniculaires d’aout, l’électricité fait des siennes un peu partout dans le pays. Les coupures de courant touchent désormais la capitale, quartier par quartier selon une répartition aussi déroutante que strictement inégalitaire. Ce stress électrique donne, à contretemps et dangereusement, des idées de « printemps » aux algériens qui, en janvier 2011, avaient choisi de ne pas répondre aux appels révolutionnaires d’élites en mal d’audience. Il faut dire que les quelques journées d’émeutes de ce mois-là avaient, sauf pour ceux qui vivent loin des quartiers populaires et dans des zones où l’électricité n’est jamais coupée, un potentiel de guerre civile évident, avec des jeunes très pauvres qui s’en prenaient à l’existence de gens à peine moins pauvres qu’eux. Les algériens ont donc été sages. Dans certains quartiers, on a défendu les édifices publics contre les émeutiers sans attendre l’Etat et ce qui lui tient lieu de représentants. Mais voilà qu’à la faveur d’un été éprouvant, d’un ramadhan sous une touffeur impitoyable, on pousse les algériens à bout. On les « printanise » presque à leurs corps défendant, eux qui recherchent surtout des issues raisonnables, pas destructives et si possible fondatrices. Mais d’où peuvent venir les issues quand le niveau d’incapacité du système atteint des cimes inédites ? Bien sûr, on a fini par comprendre que l’électricité qui s’en va pourrait bien servir d’étincelle à un incendie que les algériens ne désirent pas. Le ministre de l’énergie s’est chargé du message en signifiant urbi et orbi que l’Etat se fend d’un chèque faramineux de 27 milliards de dollars pour Sonelgaz. Pour la plus grande joie des industriels venus de tous les continents, nous aurons donc d’autres centrales pour éluder la colère électrique. Au passage, le ministre a désavoué le patron de Sonelgaz qui avait vaguement évoqué une hausse du tarif de l’électricité. On ne touchera pas au prix. Il est vrai que les considérations technocratiques sur la hausse des tarifs pouvaient passer pour de la provocation en ces temps de coupures brutales et de rages contenues… Mais la bureaucratie vit dans sa bulle climatisée…Il n’en reste pas moins que le ministre a produit la réponse classique du système : dans la phase aigue d’un problème chronique, on sort le chéquier. Va donc pour d’autres méga-centrales électriques. Mais évoquer la rationalisation de la consommation, la chasse au gaspillage, et entonner le grand air du comportement électrique « civique » est une autre paire de manche. Qu’aucun chèque n’est en mesure de résoudre. Dans cette ambiance électrifiée, on devine à quel point le lien social entre l’Etat, ou ce qui en reste, et les citoyens se résume aux deux ultimes leviers d’un régime en phase d’impotence terminale : l’argent et la matraque.

Retour vers le futur ou le grand bond sur place

Ces événements se déroulent dans une étrange vacuité présidentielle que la télévision tente de combler, de manière anachronique, franchement bizarre, par la lecture ânonnée de messages protocolaires à des chefs d’Etats. Quelques oracles – signe évident que les choses ont dépassé le stade de l’étrange – soufflent aux rédactions qu’un «remaniement » arrivera avec l’Aïd. Et on susurre même que Abdelamalek Sellal, éternel candidat au poste de premier ministre, sera enfin promu Premier Ministre. On évitera de donner le nom du futur ministre de la défense que ces mêmes oracles annoncent… pour ne pas contribuer à meubler d’un scoop éreinté un temps définitivement mort. Il vaut mieux regarder ce vide dans les yeux. Certains, relativement âgés, ont le sentiment de revenir en septembre 1988 et ils attendent que le 19 de ce même mois, que le président Chadli Bendjedid prononce un discours qui fera date. A l’époque, certains y avaient vu l’annonce du choc d’octobre, mais ceux qui n’oublient rien se souviennent d’une formule choc : ce n’est plus une affaire d’hommes, mais de système. Chadli Bendjedid avec une partie de ceux qui l’entouraient avait abouti en 1988 à la conclusion que le système était épuisé, irrémédiablement. Il y a donc eu la réponse réformatrice que le système a radicalement étouffée. On a subi pendant longtemps un discours qui pourfendait inlassablement le Chadlisme. Pourtant, en observant ce Bouteflikistan pétrifié, les Algériens qui peuvent comparer trouvent un singulier éclat à une ère vilipendée. Car, en termes de durée, la comparaison est désormais possible. Bouteflika a laissé entendre que Chadli était un amateur. Mais, qu’on le veuille ou non, durant la période où il présidait, les questions fondamentales ont été discutées. Elles ont été ensuite condensées dans un programme cohérent par les « réformateurs ». Ce programme a été entravé et laminé par une contre-réforme qui n’offrait aucune alternative mais dont le seul but a consisté à démanteler ce qui avait été fait. Le système devait être réformé, il a été rétabli dans la plénitude de sa sidérale incompétence. Il est même en cours de battre des records d’impotence dans un climat général de vacuité politique. L’Etat n’existe plus que par le policier et par le carnet de chèques. Abdelhamid Mehri, Allah Yerahmou, mettait en garde contre la personnalisation des questions politiques. Selon le vieux militant, les présidents ont certes un rôle important, mais ils sont avant tout insérés dans un système. Le système sous Chadli disposait encore d’intelligences mobilisées qui cogitaient et recherchaient des issues. Le système sous Bouteflika a cessé de penser, il n’en a plus les moyens. Mais pour quelles raisons et quelle est la différence entre ces deux âges de l’Algérie? Le système sous Bouteflika a tout simplement vieillit, il est usé, perclus, incapable de mouvement et se dirige vers l’entropie. Ceux qui le dirigent n’ont plus la capacité de penser et d’agir, ils sont prisonniers de leurs propres réseaux. Ce système condamné au grand bond sur place n’est plus qu’un sac d’argent et une matraque. Comme le titre prémonitoire d’une pièce de Kateb Yacine, les ancêtres redoublent de férocité, le système de la rente biologiquement périmé n’est plus que nuisance. Il ne secrètera pas d’Andropov ayant raté l’occasion de se réformer avec… les réformateurs. La rente grabataire revisite ses impasses à l’infini, nous entrons bien dans l’ère de l’impotence terminale. 
 

De la destruction de valeurs en terre d’Algérie

http://www.lanation.info/De-la-destruction-de-valeurs-en-terre-d-Algerie_a385.htmlMardi 18 Octobre 2011

 Nous entrons déjà dans le cinquantenaire de l’indépendance. Et ceux, rares, qui continuent chez nous à se torturer les méninges pour essayer de comprendre, loin de se faire les hérauts insidieux ou décomplexés d’une réhabilitation de l’ordre colonial, ne peuvent qu’avouer leur désarroi. Il ne s’agit pas seulement de l’inachèvement et d’une atroce régression par rapport aux valeurs et aux objectifs du mouvement national algérien. Nous sommes en présence d’un phénomène que les économistes appellent « la destruction de valeur ». Ainsi, selon la science économique « l'entreprise détruit de la valeur à partir du moment où elle dégage une rentabilité inférieure à son coût du capital, ce qui est fort logiquement le strict opposé de la création de valeur ». Avec un capital constitué du combat d’un siècle des militants algériens et d’une guerre de libération qui continue, malgré les vicissitudes de faire la réputation du pays ( et on peut ajouter sans risque du pétrole et du gaz à ce capital), on est bien forcé d’admettre que le « Système » - cette chose qui peut comporter en son sein des gens lucides mais dont la seule marge d’expression se résume à des récriminations schizophréniques ou au cynisme de l’impuissance – assume une terrible et durable destruction de valeurs. Ces valeurs détruites ne relèvent pas seulement de l’économie – chose au demeurant réparable – mais concernent aussi, et c’est plus grave, l'ensemble du champ de l'histoire, de la politique et de la morale. A telle enseigne qu’on ne trouve plus beaucoup de gens pour se préoccuper aujourd'hui du bien commun, de l'intérêt général et du destin collectif. Evoquer ces thématiques semble même ridicule et d'une confondante naïveté. Soyons-le donc. Et avant que ce système ne prenne en charge les commémorations spectacles qui empêchent l’autoréflexion sur ce que nous fûmes, sur ce que nous sommes et sur la possibilité de ce qu’on ne soit plus dans un futur proche, rappelons donc que le 6 décembre prochain, cela fera aussi 50 ans, que Frantz Fanon, l’Algérien, l’indigné dont la pensée sonne avec toute sa force originelle, nous a quitté. Oui, relisons ce lointain initiateur mouvement des Indignés qui essaime doucement. Relisons-le à la lumière du gâchis de la destruction de valeur en terre d’Algérie. Relisons en particulier le chapitre intitulé « Les mésaventures de la conscience nationale » des « Damnés de la terre ». Et Indignons-nous. Car, ce dont il était question pour la Révolution algérienne, dans laquelle Fanon s’était engagé corps et âme, c’était de rétablir l’humanité des hommes, de les libérer et de leur rendre la dignité écrasée par un ordre barbare. C’est là, précisément, que réside l’universalité de la Révolution Algérienne. Ne cessons pas de nous indigner. Gardons l’espoir que ceux, qui se réfugient dans le mutisme en abandonnant, ceux qui n’ont pas la chance de savoir, au désarroi et à l’absence de repères, se réveilleront aussi. Et se mettront à parler. Le silence, il faut le dire avec force, n’est plus de la pudeur… Ce silence est complice parce qu’il participe au délitement social et à la déshérence politique, à la destruction de valeurs.

  La bataille du rien et du non sens

 Il y a belle lurette que le FLN échappe à ses militants. C’est suffisant pour ne pas prendre au sérieux la nouvelle « bataille du destin » pour le contrôle de l’appareil que se livrent des apparatchiks de seconde zone, des bonimenteurs de caravansérail. Pas plus qu’il ne faut accorder d’importance à ceux qui veulent ranger le FLN au musée d’une histoire qu’ils ignorent. Choisir entre Belkhadem et Goudjil, c’est choisir entre quoi et quoi ? Que celui qui croit avoir trouvé l’ombre d’une idée dans cette indigeste controverse lève la main… Il est vrai que la barbe de Belkhadem – sa seule idée ? – permet à ceux qui écrivent en se croyant « modernes » de livrer la bataille du rien contre le vide. C’est peut-être cela « l’idée » générale : créer un semblant de vie, là où il n’y a rien qu’un système éreinté abritant des acteurs épuisés à la recherche d’un « truc », plutôt que d’établir un constat de réalité et d’en tirer des conclusions rationnelles. Et puis revoilà, un autre « truc », passablement usé, mettre le parti du FLN au musée. Moderne, n’est-ce pas ? Curieuse contribution à la science politique des scénaristes : mettons le FLN au musée et l’Algérie réglera miraculeusement ses problèmes. L’escamotage en tant que rupture épistémologique ? Et grâce à ce tour de passe-passe la société fera un grand bond en avant ! Mais ce n’est qu’un leurre de plus, réchauffé de surcroit, et que l’on nous ressert avec l’impudence des revendeurs de camelotes périmées qui se donnent des airs de vous rendre service. Et au passage, on aura, sans faire mine d’y toucher, fait de la promotion pour Ahmed Ouyahia, homme sans âge, qui serait le « nouveau » face à « l’ancien ». Face à une réalité têtue, Belkhadem ne croit pas que le FLN soit un parti. Pas plus qu’Ouyahia ne pense que le RND soit un parti.
 Les « animateurs » sans conviction

 Il y a dans la mécanique du système algérien une fonction primordiale qui doit être constamment renouvelée : Celle de fabriquer des « sujets » de diversion. Et les animateurs de devanture – dans la « politique » et les journaux – doivent « briller » dans ce rôle. On leur donne le «sujet » voire « la ligne », ou plutôt le « pitch » dans le jargon du spectacle et à eux de faire preuve d’imagination, d’écrire le scénario et d’assurer la représentation. Difficile de ne pas noter que la qualité des personnalités en charge de « l’animation » et du « divertissement » s’est considérablement détériorée. Au théâtre, autant que le scénario et la mise en scène, interpréter avec un certain savoir-faire et jouer avec « conviction » est primordial pour convaincre le public. En Algérie, la pièce que le système fait rejouer, sans inspiration, à l’infini, est tellement grotesque que les préposés à la gesticulation finissent par ressembler à des marionnettes détraquées. Les ficelles qui les animent sont bien trop grosses pour ne pas être vues. Pendant ce temps, loin du théâtre d’ombres et dans le réel, les gens vivent les affres de l’insécurité. Comme si, à défaut de construire un Etat, d’accepter l’établissement de règles applicables par tous et pour tous, on laissait faire les choses « naturellement »… et de pousser les gens à s’occuper eux-mêmes de leur sécurité. C’est comme si l’on renonçait à créer des règles de vie en commun pour laisser un esprit de milice s’installer… On est loin du FLN, d’Ouyahia et même de l’état de santé de Bouteflika et des « batailles » présumées de succession. Quand il n’y a aucune règle, la succession ne concerne pas la société. Elle ne concerne que les détenteurs d’action de la société anonyme du pouvoir qui ne sait pas créer de valeurs mais excelle dans leur destruction.            
Le chainon manquant


Dans la destruction de valeur réalisée avec constance et détermination, l’exil de la classe moyenne instruite dans les années 1990 est l’une des pires calamités subies par le pays. C’est sans doute, l’investissement le plus colossal de l’Algérie indépendante qui a été dissipé. Cette élite nouvelle, imprégnée par l’histoire et le combat des Algériens durant le vingtième siècle, mais également avisée de l’évolution du monde, aurait dû avoir son heure, après octobre 1988. C’était, avec les réformes, le moment de tourner la page, de cesser de dilapider le « capital » et de créer, massivement, de la valeur. De nouvelles valeurs. Ce n’était pas une affaire d’âge, bien qu’il soit évident partout ailleurs que des quadragénaires sont plus dynamiques et productifs que des septuagénaires … Même si personne ne peut croire non plus, qu’au plan de la vision du monde, qu’un Ouyahia soit plus jeune qu’un Abdelhamid Mehri. Ces dizaines de milliers de cadres que l’Algérie a perdus dans la décennie 1990 et dont le départ ne peut en aucun cas être réduit à la pure dimension sécuritaire sont le chainon manquant, le maillon détruit, qui fait durement défaut au pays. Une bonne partie des lecteurs de l’hebdomadaire La Nation, ceux qui attendaient avec fébrilité sa sortie dans les kiosques, ne sont plus là. Ils sont ailleurs. Ils ont essaimé entre Europe et Amérique du Nord, s’investissent là-bas, bon gré mal gré, et portent, en eux, l’Algérie comme une blessure, comme un échec générationnel. Celui de n’avoir pu empêcher la dilapidation du capital – dont ils font eux-mêmes partie – et de ne pas avoir réussi à transmettre, aux plus jeunes, savoirs et valeurs. La difficulté de penser aujourd’hui le changement, de le cadrer sur la question des normes et des règles, tient aussi à cette amputation. Cruelle. Sans doute irréparable avant très longtemps.

vendredi 22 avril 2011

Les tigres au 11ème jour

Une nouvelle d’une terrible concision du syrien Zakaria Tamer, un fabuleux forgeron autodidacte, raconte comment un dompteur entouré de ses élèves fait plier un tigre en dix jours. Dix jours au fil de la torture ordinaire infligée au citoyen arabe : mépris, obligation d’écouter le discours du chef… Le tigre fait le fier mais le dompteur a du ressort et entreprend de l’affamer et enfin de le forcer à manger de l’herbe.
Les « tigres au dixième jour », nouvelle parue en 1978, faisait le récit désespérant de l’écrasement de l’individu par une machine politico-policière qui semblait, à cette époque, disposer de l’éternité devant elle. Et qui se donnait le moyen de dompter les sociétés et d’obtenir leur consentement. Cette nouvelle narrait l’emprise absolue des appareils de pouvoir où le seul ersatz de bonheur individuel réside dans la soumission.
Zakaria Tamer qui a dû s’exiler à Londres pour éviter d’être dompté a, peut-être, songé que le dixième jour du tigre n’était pas définitif et qu’il y en aurait un onzième. Le dompteur – le régime – a trop abusé de sa position de force présumée et surtout de la patience des tigres syriens qui se sont mis à manger de l’herbe par considération de l’environnement hostile dans lequel se trouve leur pays. Désormais, ils ne l’acceptent plus. Et la nouvelle de Tamer a une suite…
Au Onzième jour, les tigres découvrirent que le pays c’était eux et que leurs morts, par néantisation, pas soumission, était la propre mort de tous. Ils décidèrent de ne plus entendre le discours du dompteur, de ne plus brouter de l’herbe et d’être ce que la nature à fait d’eux : des créatures libres.
Au onzième jour, les tigres syriens manifestent et meurent. Convaincus que sans liberté et sans dignité, ils sont déjà morts. Au onzième jour, les tigres de Syrie ont cessé d’avoir peur. Ils ne veulent pas laisser le temps au dompteur de rétablir la situation, de recréer cette peur de mourir qui est pire que la mort.
Les syriens, ces tigres du 11ème jour sont dans un temps que le dompteur ne parvient pas encore à imaginer, celui de sa mise au chômage, de l’inutilité de son savoir et de la vacuité d’une vie muette. Le « jeune » Bachar Al Assad ne se rend toujours pas compte que les appareils politico-policiers ont perdu le pouvoir d’inspirer la peur par leur seule existence et par la violence « exemplaire » destinée à paralyser les velléitaires.
Le pouvoir-dompteur réprime et la rage de liberté et de dignité du citoyen-tigre enfle. Bachar Al-Assad lève l’état d’urgence tandis que les « dompteurs » tirent à balle réelle, les syriens n’ont pas besoin de plus de signaux pour deviner que le régime cherche à gagner du temps, à espérer un second souffle pour rétablir la gouvernance par la peur. C’est bien pour cela que les syriens considèrent qu’après tout ces morts, aucun retour en arrière n’est désormais possible.
Le régime a encore – peut-être – une possibilité de négocier un vrai changement. Mais cette possibilité s’amenuise de jour en jour. Le régime n’a pas saisi que le tigre syrien ne veut plus, ne peut plus retourner au dixième jour….
K.Selim

Nous ne murirons pas ensemble ?

Dans une tentative laborieuse de créer un « débat », M.Belkhadem Abdelaziz, secrétaire général du FLN affirme que la société algérienne ne serait pas « assez mûre » pour un régime parlementaire. En situation normale l’assertion renverrait à la très classique discussion de première année de sciences politiques sur les mérites comparés des systèmes présidentiel et parlementaire. En situation algérienne réelle, il ne faut en retenir qu’une seule chose : M.Belkhadem et ses semblables se sentent très « murs » pour décréter que les algériens ne sont pas murs à la démocratie. Il fut un temps où M.Belkhadem, collé aux basques d’un Abdellhamid Mehri, peu accommodant pour le régime dont il connaît parfaitement les ressorts, pensait autrement. Il aurait pu dire : « nous murirons ensemble ». Là, apparemment, il pense qu’il a « muri » sans nous, M.Belkhadem. Il lui reste à nous dire combien de temps faudra-t-il pour le peuple algérien soit enfin décrété «mur». Et surtout pourquoi un peuple qui serait si immature devrait se prononcer sur des choses aussi compliquées qu’une révision constitutionnelle ? Pourquoi fatiguer le bon peuple qui n’a pas la « culture démocratique » nécessaire et qui serait, c’est cela l’implicite, disponible à profusion chez les cercles dirigeants du pays. Le ministre de l’intérieur est, au fond, plus conséquent. Il a une loi sur les partis politiques qui oblige son administration à recevoir le dossier de création d’un parti, de vérifier s’il est complet et remplit les conditions et de délivrer un accusé de réception. C’est ce que vient d’expliquer, à nouveau, le président de la LADDH, Mustapha Bouchachi, cet adorateur «immature » de la loi, en estimant que le ministre de l’intérieur n’a pas le pouvoir de refuser la création d’un parti mais qu’il peut saisir la justice administrative à qui il revient de trancher. Mais Bouchachi n’a pas « compris » qu’il faudra attendre que la société algérienne soit mure pour que ce respect des procédures et des lois soit de mise. Le ministre, lui, veille à l’ordre public et à la quiétude générale et, estimant probablement que la scène politique n’est pas « mure », il a décidé, sans en référer à la justice, de suspendre l’application de la loi. Celle-ci sera appliquée quand les bonnes conditions seront réunies. C'est-à-dire, quand le pouvoir décidera qu’elles le sont. Gageons qu’avec la culture ambiante, les algériens ne « muriront » pas de sitôt. La politique, dans un cadre libre bien entendu, est un constant apprentissage. On peut en retenir, en surface, les aspects spectacles, mais sur le fond, elle permet, par le débat et la confrontation, une négociation permanente entre les intérêts pour parvenir à un équilibre … qui sera renégocié par la suite. Elle sert, surtout, à éviter les crises ou à la résoudre, au moindre cout, par des voies pacifiques. Dans ces systèmes, balisés par le droit et arbitrés, in fine, par les citoyens dans les urnes, un homme politique qui laisserait entendre, même de manière implicite, que les électeurs ne sont pas suffisamment murs n’a pas d’avenir. Dans un système fermé, l’argument de l’immaturité du peuple – entendu sous mille et une rengaines en Tunisie et en Egypte – sert à maintenir le statuquo. Quand la politique n’est pas rétablie pour permettre une libération continue de l’énergie générée par la tectonique sociale, on se condamne à aller jusqu’au bout de cette crise que les hommes politiques « murs » n’arrivent pas à voir. Qu’est-ce qu’un séisme, si ce n’est une libération soudaine d’une énergie, trop longtemps et trop dangereusement, comprimée.

vendredi 25 mars 2011

NO FLY ZONE ET NO LIFE ZONE

par K. Selim

Sur Ghaza, c'est la no life zone. Personne ne s'en soucie, alors que depuis plus des décennies, des Palestiniens sont en révolution contre le régime en place, celui du racisme et de l'occupation coloniale. A l'heure où la chaîne Al Jazira, dans une mutation remarquable, nous présente l'Otan comme une angélique organisation armée de défense des droits de l'homme, il est utile de le rappeler.

En espérant qu'on ne sera pas accusés d'être les défenseurs de l'affreux dictateur de Tripoli ou de ses semblables ailleurs dans le monde arabe. Mais, sur la Libye, à moins de faire l'aveugle, les opérations occidentales sont meurtrières et le seront de plus en plus, à mesure qu'il devient patent que l'insurrection n'a pas le moyen d'inverser le rapport de force militaire au sol.

La résolution 1973 du Conseil de sécurité, rendue possible par la Ligue arabe, ne donne pas aux Occidentaux le mandat de détruire le régime de Kadhafi. Il faut le rappeler clairement. C'est pourtant bien le but des Occidentaux. Or, les défections au sein de l'armée loyale à Kadhafi se sont taries. Le régime tient, il a ses tribus et ses villes. On s'installe, à moins d'une intervention terrestre, dans un statu quo propice à la somalisation de la Libye ou du moins sa partition. Les Occidentaux tentent, par des moyens militaires, de rompre ce statu quo.

Ils ne peuvent, officiellement du moins, intervenir au sol. Pour affaiblir le régime, ils doivent aller vers des bombardements massifs, vers une tentative d'annihilation de tous ceux qui soutiennent actuellement Kadhafi. En clair, il faut un énorme massacre que l'on doit applaudir au nom de la nécessité d'éviter un autre massacre. En définitive, on doit choisir entre les victimes qui sont toutes libyennes.

Le conflit politique a changé de nature en Libye avec l'intrusion des Occidentaux et la démission des Etats voisins qui auraient dû «intervenir», par tous les moyens, en faveur des Libyens contre le régime. Désormais, la situation leur échappe.

Les choses peuvent également échapper en Syrie, où la rigidité du régime, son refus de se réformer ouvrent une gigantesque fenêtre d'opportunité pour les Occidentaux d'en finir avec un des derniers pays récalcitrants à la pax-americana dans la région.



Il est bon de rappeler, dans ce contexte et à l'heure où la propagande occidentale se félicite que la question palestinienne n'occupe plus l'esprit de la «rue arabe», que Ghaza et les territoires occupés sont des «no life zones». Et qu'y vit une population sous blocus depuis des années, encerclée par une gigantesque armée coloniale.

Et pour conclure ce survol des drames régionaux, une observation se confirme bien : les analyses faciles sont souvent les moins pertinentes. Le réseau arabe d'information sur les droits de l'homme vient, à juste titre, de tancer avec vigueur la «star» Al Qaradhaoui. Elle met en relief la duplicité politique du religieux qui a soutenu la révolution en Egypte et en Tunisie (c'est bien), qui a décrété une fatwa pour tuer Kadhafi (est-ce le rôle d'un religieux d'appeler au meurtre ?) et qui a qualifié (c'est franchement honteux) la contestation au Bahreïn de confessionnelle et qui ne dit rien sur la répression en Arabie Saoudite. Al Qaradhaoui obéit-il à une analyse politique cohérente ? Ou bien édicte-t-il des fatwas sur la base de son statut de fonctionnaire d'Al Jazira ?

Soutenons donc les révolutions authentiques des peuples mais ne soyons pas dupes, les enjeux sont complexes. Et n'oublions jamais que parmi ces peuples, il y a les Palestiniens qui se battent avec un grand courage et de faibles moyens contre l'oppression du dernier système d'apartheid de la planète.

lundi 14 mars 2011

LA RUINE DE LA «DEMOCRATIE SPECIFIQUE»

Les Tunisiens ne se sont pas contentés de faire fuir le tyran et son indécente famille. Ils ont joué un tour historique à l'ensemble des autocraties et autoritarismes arabes. Même la très fermée Arabie Saoudite est touchée par cet élan libérateur tunisien de rétablissement total de la citoyenneté. Les Tunisiens sont soupçonneux et ils restent vigilants sur les possibilités de détournement de la révolution. Mais le progrès est déjà prodigieux.

S'ils n'ont pas de recettes toutes faites à donner aux autres, ils ont déjà réussi à fixer un niveau d'exigence démocratique qui est en train de devenir une plateforme générale. Et plus la démocratie prendra de l'ancrage en Tunisie – rien n'est jamais sûr en la matière –, et plus cette citoyenneté exigeante deviendra la norme. Le mauvais «tour» que les Tunisiens ont fait aux régimes est dans cette norme qu'ils établissent dans la lutte : une démocratie. Sans aucun qualificatif additionnel qui, traditionnellement au Sud, est créé pour fixer des «lignes rouges» et surtout pour vider la notion de toute substance.

Les régimes perdent ainsi une marge de manœuvre. Ils ne pourront plus décréter qu'une société arabe est inapte à la démocratie et qu'il lui faudra deux siècles d'apprentissage, sous autoritarisme bien entendu, pour prétendre accéder à une démocratie sans adjectifs additionnels qui retranchent ou vident.

Le roi du Maroc, Mohammed VI, qui a reçu des appuis bruyants des démocraties occidentales en annonçant un chantier de réformes politiques, le découvre déjà. Dimanche, il a fait jouer la répression contre des contestataires qui n'ont pas été impressionnés outre mesure par la «révolution tranquille» du roi louée par l'establishment partisan.

Les jeunes du mouvement du 20 février sont dans la norme «tunisienne», alors que l'establishment est toujours dans la vieille norme de la sujétion qui consiste à applaudir tout ce qui vient du Roi. Il y a comme une rupture culturelle entre le vieil establishment politique, encore prisonnier des vieux schémas, et des jeunes et des associations qui sont totalement dans le nouvel esprit né avec la révolution tunisienne. Il suffit d'écouter Khadija Ryadi, présidente de l'Association marocaine des droits de l'homme (AMDH), expliquer que les réformes annoncées ne sortent pas d'une «démarche traditionnelle avec un roi qui décide de tout», pour comprendre que les choses ont bien changé.

Les Tunisiens ont ruiné le «spécifique» et sa «tyrannie» qui consiste à offrir les apparats de la démocratie sans son contenu. La persistance de la demande de réformes politiques, même après la parole censée décisive du roi, illustre parfaitement le nouvel esprit qui parcourt le monde arabe.

La démocratie spécifique à la tunisienne a vécu. Les démocraties spécifiques à la marocaine ou à l'algérienne n'ont pas d'avenir.