dimanche 17 novembre 2013

OCTOBRE ET LE NEANT

05 octobre 2013




Octobre et le néant
Par K.Selim

Octobre 1988 a vingt-cinq ans. Dans six mois seulement il y aura des élections présidentielles – selon le calendrier officiel – et cela se discute, exclusivement, au sein du système. Même les animateurs périphériques de la fiction politique ne sont pas consultés et sont livrés à eux-mêmes. Cela se « concocte » loin des regards même si dans la presse on donne des «infos » censées éclairer les enjeux, suggérer un « conflit »  et désigner des protagonistes. En réalité, sans nier la réalité des « clans », c’est une partie qui se joue chez les actionnaires principaux du régime. Et chez eux seuls. Les Algériens, eux, ne sont pas concernés. Ce n’est pas leur choix, il faut le préciser. Depuis octobre 1988, les Algériens cherchent le changement mais ils n’arrivent pas à se doter des instruments pour le réaliser. Parfois, le système parvient à créer l’illusion qu’il y a des enjeux et que le « changement » est dans l’air. Mais le plus souvent, les Algériens observent que tous les instruments du changement pacifiques sont neutralisés et qu’on les invite à accepter des ersatz de vie politique. Chez les animateurs agrées et… dans la presse. Un quart de siècle après octobre 1988, la société algérienne a changé, le système est toujours là. Pratiquement intact avec ses mêmes ressorts, ses gaspillages, ses corruptions et ses inefficacités amplifiées. Bien entendu, les apparences du changement sont aussi là : des partis, en surnombre, qu’on met parfois sur la scène publique comme un lâcher de faisans, des journaux et même des télévisions ! De quoi les algériens se plaindraient-ils ? Après tout, Octobre 1988 a cessé d’être un complot depuis que la diplomatie algérienne le présente étant un « printemps algérien » accompli bien avant la vague tunisienne. De quoi « croire » le rapport de l’Onu sur le bonheur où l’Algérie n’est pas mal lotie, ce qui est rare dans les classements internationaux. On a de l’argent, le pouvoir veille et les algériens ne veulent pas d’une nouvelle plongée dans les violences. Cela donne les ingrédients d’une  stabilité illusoire. Les tenants du régime trouveront une fois de plus, d’une manière ou d’une autre et sans se soucier du niveau alarmant de ceux qui ne votent plus et ne regardent plus les JT, le moyen de réduire le scrutin à un acte de confirmation.   Exactement, comme cela se passait dans une Algérie officiellement sous parti unique d’avant octobre 1988. L’Algérie en tant que société a changé énormément en 25 ans. Elle a perdu une bonne partie de l’encadrement formé durant le premier quart de siècle de l’indépendance. Elle a connu une période d’affrontements et de traumatismes qu’on a choisi d’occulter au lieu de traiter. Elle a surtout un régime qui a tourné le dos jusqu’à l’idée d’une auto-réforme. On lui impose un surplace politique pour contrer une réforme nécessaire pour être dans son temps et changer un fonctionnement économique désastreux pour ne pas renoncer au développement.  La neutralisation des réformes a été très couteuse. L’Algérie a perdu une population de cadres, la société est sans cap mêlant renoncement, incivisme, bigoterie et cynisme. Il n’existe pas de vie politique sérieuse et compétitive qui permet de cadrer les enjeux et de débattre des options d’avenir. Tout se décide en vase clos au sein du régime. 25 ans après octobre 1988, l’Algérie politique est figée… Dangereusement.  Le pays qui a des potentiels important est entravé et encerclé par un régime tendu uniquement vers sa propre reconduction. Un régime où l’on ne voit aucun personnage « éclairé » comprendre, avec effroi et un grand sentiment d’urgence nationale, qu’il faut changer avant qu’il ne soit trop tard ! 

http://www.lequotidien-oran.com/?news=5188631&archive_date=2013-10-05

UN VIDE REMPLI DE RIENS


Lundi 14 octobre 2013



Un vide rempli de riens

Par K.Selim



La vie politique reste plombée par l’incertitude sur les intentions du pouvoir.  Pas de candidats déclarés, ni même de lièvres assumés. Tout est plat comme l’attente dans une antichambre. Une vieille habitude nationale d’un pays où tout défie la norme par la grâce d’un fonctionnement pernicieux du système. On a eu un Conseil des ministres de dernière minute et puis… plus rien. Les formes sont sauves. On peut envoyer la loi de finances 2014 aux députés. Pour le reste, tout le monde est forcé d’attendre que cela se décide dans la stratosphère où les «grands électeurs » se cherchent un « consensus » dont les termes restent obscurs. Dans un système qui a complètement achevé d’enterrer les avancées des réformes post-octobre 88, ce serait un prodigieux progrès de connaitre sur quelles questions se « cherche » le consensus. Sur quel cap, sur quel projet… Même réduit au rang de « spectateurs » forcés, les Algériens auraient appréciés d’être « légèrement » informés sur la manière dont les « grands décideurs » conçoivent la marche de l’Algérie dans le proche et moyen avenir. Il faut bien le constater : on ne leur permet même pas d’être spectateurs ! Le système distribue peut-être l’argent de la rente, mais il n’émet rien. Absolument rien. On essaie, poussivement, de faire d’un match de football un évènement. Le summum semble en effet être atteint avec la tentative de présenter la diffusion à la légalité très controversée du match avec le Burkina par la télévision publique algérienne, comme un sursaut nationaliste. De la frime car on sait que si la chaîne Al Jazira engage une procédure judiciaire, l’Algérie payera plus cher que si elle avait acheté les droits auprès de la chaine qatarie. Mais comme il s’agit de plus en plus de remplir à tout prix le vide, nous voilà donc conviés à admirer le « geste » de l’unique. La facture viendra, mais qui s’en soucie ?  On l’a dit, le système distribue. Il n’émet rien. Probablement parce qu’il n’a rien à émettre, piégé en définitive par sa propre impasse. Les acteurs périphériques, ces éternels « animateurs » rétribués  en charge généralement de placer les « ballons sondes » ou d’indiquer, même vaguement, une direction sont en panne d’infos. Ils tournent en rond. Comme des épouvantails ! Mais, n’est-ce pas que « l’essentiel » a été fait, la loi de finances a fait les affectations de ressources et assumé le déficit. L’an 2013 peut se terminer sans risque, sans vagues. Quand à 2014, on avisera ! Dans aucun pays au monde on n’aura vu l’approche d’une élection aussi « décisive » arriver dans un calme aussi obscur. Pas de candidats déclarés, pas de lièvres déclarés. Rien. Le vide. Il y a bien ces ministres qui font du zèle sans savoir où va le vent et qui promettent un métro là il suffit de réveiller un vieux chemin de fer. Ah, bien sûr, il y a ce match qu’on a vu sur l’ENTV malgré la « méchante » Jazira qui a acheté les droits sur « notre » propre match ! Aussi incompréhensible pour notre égo que l’entrée de Lafarge en Algérie par la Bourse sans passer le Conseil national de l’investissement ou les grands décideurs ! On peut en sourire ! Il faut s’en inquiéter. Car ce vide qu’on essaye de remplir de riens n’est que l’expression du décalage monumental dans lequel l’Algérie est dangereusement enfermée !

Cinquante ans d’irréflexion, dégâts et conséquences

Ahmed Selmane
Mardi 17 Avril 2012

Les algériens ne l’ignorent pas : en cinquante ans des choses ont été réalisées. Elles l’auraient été bien plus efficacement hors des logiques autoritaires qui ont prévalu. Le gâchis est, difficilement réparable. Mais le plus grand préjudice causé par le régime consiste bien dans cette atteinte insidieuse au désir du vivre libre et en commun qui a animé des générations de militants algériens. Il est dans ce rétrécissement vertigineux de l’idée de Nation et à la prévalence endémique de la pulsion de quartier. 

 

A Saïda, des jeunes ont attaqué avec une incroyable violence les joueurs de l’USMA qu’ils ont pris pour des ennemis venus d’une autre planète. Que le coup soit « prémédité » ou « improvisé » revêt peut-être une importance au niveau judiciaire mais cela ne change rien au fond. Que des jeunes puissent être remontés comme une vulgaire mécanique pour se transformer en assassins potentiels – heureusement qu’il n’y a pas eu mort d’homme – est aussi grave que s’ils l’avaient décidé par eux-mêmes, de leur propre initiative. Ces jeunes de Saïda n’ont pas vu dans les joueurs de « l’autre » des algériens comme eux, des humains comme eux. Ils ont vu des ennemis. Tout simplement. L’affaire de Saïda a été, tant mieux, fortement médiatisée mais elle n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel algérien serein. Il faut être aveugle pour ne pas constater que des matchs de supporters-guerriers se déroulent régulièrement en marge, avant, durant et après les matchs officiels. Certains commentateurs locaux – ils en sont revenus – ont cru trouver dans les tumultueuses péripéties de l’équipe nationale de football, dans ses bras de fer avec celle de l’Egypte une sorte de résurgence d’un « moi national ». Nourri de fierté et d’honneur, de « izza » et de « karama ». En oubliant, qu’un conglomérat de « nationalistes de quartier » ou de « patriotes du football » transporté par pont aérien ne fabrique par un « moi national ». Cela permet une exhibition de muscles et de fabriquer une communion passagère aux dépends de l’ennemi du moment, celui d’un autre quartier, un peu plus lointain, celui de la grande « houma » d’Egypte. Car après cinquante ans d’irréflexion, de tutelle fondée sur le pouvoir brut et non sur l’exemplarité, « l’esprit de quartier », a très largement supplanté celui de la nation ou de la patrie.

Une combinaison d’énergie et de régression

A Saïda, nous avons eu, en format moins dramatique, une réédition de la tuerie menée en Egypte par les supporters du club de Port Saïd contre celui du Caire. En Algérie, chaque match de football (http://www.lanation.info/Petite-chronique-nationale-d-une-emeute-locale-annoncee_a90.html ) comporte un potentiel de guerre de quartier. Une combinaison d’énergie et de régression inféconde du plus large vers le plus réduit, du plus grand vers le plus petit : le quartier. Et parfois vers l’encore plus petit que le quartier, le groupe d’immeubles ou la ruelle. Les plus âgés expriment une révulsion sans nuance ; ces jeunes dont la violence s’exprime avec une vulgarité inouïe sont bien leurs enfants. Mais ils leur échappent. Les anciens se rassurent comme ils peuvent en déclarant que tous les jeunes ne sont pas dans ce trip violent et destructeur. Mais ils s’étonnent de découvrir parmi ces « boys in the hool », des garçons bien sur tout rapport, qui étudient bien, aiment beaucoup leurs mamans et respectent leurs paternels… Mais qui - hors de ce cocon familial qui résiste tant bien que mal - baignent dans un espace public peu pacifique. Il faut bien chercher dans ces comportements une explication qui va au-delà de la défaillance familiale. A quelque chose de plus fondamental, celui d’une violence systémique qui s’exerce avec plus ou moins d’intensité de haut en bas. Cela façonne insidieusement les esprits – il faut écraser les autres pour pouvoir être ! – sans susciter l’adhésion. Celle-ci est toujours conjoncturelle, liée au rapport de force. Même au sein du pouvoir, il faut s’appuyer sur le clan et la région pour pouvoir exister et peser. Pas sur la nation, mot qui vient dans toutes les bouches mais que l’on s’est évertué avec une constance remarquable à prohiber, à museler dans toutes ses expressions créatrices. Car, il n’est pas utile de le rappeler à ceux qui aiment se prévaloir de l’histoire pour justifier leur pouvoir, la nation n’est pas une notion éternelle mais historique.

La nation est une construction… périssable sous arbitraire

C’est une construction qu’un Etat permet d’enraciner (ou non) dans le temps suivant ses capacités (ou ses incapacités) d’intégrer. Une identité nationale, une nation n’existent pas de toute éternité, elles se construisent continuellement. Le sentiment d’appartenance est entretenu et intériorisé à travers une implication et une représentation des citoyens et non par des moyens de coercition. Les tenants du régime algérien peuvent faire valoir qu’il y a eu beaucoup d’efforts, que l’école algérienne n’a pas produit que de la médiocrité, que des réalisations ont été enregistrées, que l’espérance de vie s’est considérablement améliorée par rapport à ce qu’elle était sous le colonialisme. C’est indéniable. Mais il y a eu tant de gabegie… Mais ce qui a été déconstruit est beaucoup plus important. C’est cette déconstruction qui fait reculer le pays d’un combat national et maghrébin mené par les différents courants du mouvement national vers l’infiniment petit, vers la houma, ce quartier du repli et de la perte de sens. Ou vers la « oumma » religieuse. Ou encore vers un discours révisionniste qui fleurit ouvertement et qui ne trouve aucune gêne à rêver des troupes de l’Otan dans les rues d’Alger par détestation du régime. Ils n’ont certes aucune circonstances atténuantes ceux qui ayant appris à lire – et à écrire – se font les chantres décomplexés d’une « libération » par les soldats de l’Empire et de ses vassaux. Mais le pire est dans un régime qui a dilapidé un capital de valeurs durement accumulé par des générations de militants de la cause nationale, un régime qui a entravé l’élan d’une société aspirant au progrès. Une société qui rêvait d’un Etat – elle en reste encore orpheline – et découvre qu’on la rapetisse à l’apparence grimaçante d’une juxtaposition de quartiers en guerre les uns contre les autres, sabres au clair et rien dans la tête. Si l’idée de nation tient encore, on ne la doit qu’à la mémoire, non instrumentalisée, que les algériens ont gardé de tout cet effort accompli par des hommes et des femmes pour résister et construire. Et s’ils veillent à transmettre malgré une conjuration de négationnisme qui sourde du régime et de ses dérivés, c’est pour préserver contre une formidable adversité quelque chose de précieux, né d’un combat multiforme. Une aspiration à la dignité et au « vivre en commun » que cinquante ans d’irréflexion autoritaire ont sérieusement abimés. Et qu’il s’agit de faire revivre dans les libertés contre l’entreprise insidieuse de déconstruction nationale.
http://www.lanation.info/Cinquante-ans-d-irreflexion-degats-et-consequences_a912.html

 

L’étrange éclat du chadlisme en Bouteflikistan immobile

http://www.lanation.info/L-etrange-eclat-du-chadlisme-en-Bouteflikistan-immobile_a1303.html 

 

L’étrange éclat du chadlisme en Bouteflikistan immobile

L’impotence systémique

Ahmed Selmane
Mercredi 15 Août 2012
 
L’exaspération s’est propagée jusqu’à la très urbaine rue Mourad Didouche où l’espace de quelques instants ceux qui ont été privés d’électricité ont eux aussi « coupé la route », le dernier lien présumé entre les algériens et l’Etat. Tout comme Bachdjarrah, El Madania, Bourouba, Tessala-Merdja, Baraki… En ces journées caniculaires d’aout, l’électricité fait des siennes un peu partout dans le pays. Les coupures de courant touchent désormais la capitale, quartier par quartier selon une répartition aussi déroutante que strictement inégalitaire. Ce stress électrique donne, à contretemps et dangereusement, des idées de « printemps » aux algériens qui, en janvier 2011, avaient choisi de ne pas répondre aux appels révolutionnaires d’élites en mal d’audience. Il faut dire que les quelques journées d’émeutes de ce mois-là avaient, sauf pour ceux qui vivent loin des quartiers populaires et dans des zones où l’électricité n’est jamais coupée, un potentiel de guerre civile évident, avec des jeunes très pauvres qui s’en prenaient à l’existence de gens à peine moins pauvres qu’eux. Les algériens ont donc été sages. Dans certains quartiers, on a défendu les édifices publics contre les émeutiers sans attendre l’Etat et ce qui lui tient lieu de représentants. Mais voilà qu’à la faveur d’un été éprouvant, d’un ramadhan sous une touffeur impitoyable, on pousse les algériens à bout. On les « printanise » presque à leurs corps défendant, eux qui recherchent surtout des issues raisonnables, pas destructives et si possible fondatrices. Mais d’où peuvent venir les issues quand le niveau d’incapacité du système atteint des cimes inédites ? Bien sûr, on a fini par comprendre que l’électricité qui s’en va pourrait bien servir d’étincelle à un incendie que les algériens ne désirent pas. Le ministre de l’énergie s’est chargé du message en signifiant urbi et orbi que l’Etat se fend d’un chèque faramineux de 27 milliards de dollars pour Sonelgaz. Pour la plus grande joie des industriels venus de tous les continents, nous aurons donc d’autres centrales pour éluder la colère électrique. Au passage, le ministre a désavoué le patron de Sonelgaz qui avait vaguement évoqué une hausse du tarif de l’électricité. On ne touchera pas au prix. Il est vrai que les considérations technocratiques sur la hausse des tarifs pouvaient passer pour de la provocation en ces temps de coupures brutales et de rages contenues… Mais la bureaucratie vit dans sa bulle climatisée…Il n’en reste pas moins que le ministre a produit la réponse classique du système : dans la phase aigue d’un problème chronique, on sort le chéquier. Va donc pour d’autres méga-centrales électriques. Mais évoquer la rationalisation de la consommation, la chasse au gaspillage, et entonner le grand air du comportement électrique « civique » est une autre paire de manche. Qu’aucun chèque n’est en mesure de résoudre. Dans cette ambiance électrifiée, on devine à quel point le lien social entre l’Etat, ou ce qui en reste, et les citoyens se résume aux deux ultimes leviers d’un régime en phase d’impotence terminale : l’argent et la matraque.

Retour vers le futur ou le grand bond sur place

Ces événements se déroulent dans une étrange vacuité présidentielle que la télévision tente de combler, de manière anachronique, franchement bizarre, par la lecture ânonnée de messages protocolaires à des chefs d’Etats. Quelques oracles – signe évident que les choses ont dépassé le stade de l’étrange – soufflent aux rédactions qu’un «remaniement » arrivera avec l’Aïd. Et on susurre même que Abdelamalek Sellal, éternel candidat au poste de premier ministre, sera enfin promu Premier Ministre. On évitera de donner le nom du futur ministre de la défense que ces mêmes oracles annoncent… pour ne pas contribuer à meubler d’un scoop éreinté un temps définitivement mort. Il vaut mieux regarder ce vide dans les yeux. Certains, relativement âgés, ont le sentiment de revenir en septembre 1988 et ils attendent que le 19 de ce même mois, que le président Chadli Bendjedid prononce un discours qui fera date. A l’époque, certains y avaient vu l’annonce du choc d’octobre, mais ceux qui n’oublient rien se souviennent d’une formule choc : ce n’est plus une affaire d’hommes, mais de système. Chadli Bendjedid avec une partie de ceux qui l’entouraient avait abouti en 1988 à la conclusion que le système était épuisé, irrémédiablement. Il y a donc eu la réponse réformatrice que le système a radicalement étouffée. On a subi pendant longtemps un discours qui pourfendait inlassablement le Chadlisme. Pourtant, en observant ce Bouteflikistan pétrifié, les Algériens qui peuvent comparer trouvent un singulier éclat à une ère vilipendée. Car, en termes de durée, la comparaison est désormais possible. Bouteflika a laissé entendre que Chadli était un amateur. Mais, qu’on le veuille ou non, durant la période où il présidait, les questions fondamentales ont été discutées. Elles ont été ensuite condensées dans un programme cohérent par les « réformateurs ». Ce programme a été entravé et laminé par une contre-réforme qui n’offrait aucune alternative mais dont le seul but a consisté à démanteler ce qui avait été fait. Le système devait être réformé, il a été rétabli dans la plénitude de sa sidérale incompétence. Il est même en cours de battre des records d’impotence dans un climat général de vacuité politique. L’Etat n’existe plus que par le policier et par le carnet de chèques. Abdelhamid Mehri, Allah Yerahmou, mettait en garde contre la personnalisation des questions politiques. Selon le vieux militant, les présidents ont certes un rôle important, mais ils sont avant tout insérés dans un système. Le système sous Chadli disposait encore d’intelligences mobilisées qui cogitaient et recherchaient des issues. Le système sous Bouteflika a cessé de penser, il n’en a plus les moyens. Mais pour quelles raisons et quelle est la différence entre ces deux âges de l’Algérie? Le système sous Bouteflika a tout simplement vieillit, il est usé, perclus, incapable de mouvement et se dirige vers l’entropie. Ceux qui le dirigent n’ont plus la capacité de penser et d’agir, ils sont prisonniers de leurs propres réseaux. Ce système condamné au grand bond sur place n’est plus qu’un sac d’argent et une matraque. Comme le titre prémonitoire d’une pièce de Kateb Yacine, les ancêtres redoublent de férocité, le système de la rente biologiquement périmé n’est plus que nuisance. Il ne secrètera pas d’Andropov ayant raté l’occasion de se réformer avec… les réformateurs. La rente grabataire revisite ses impasses à l’infini, nous entrons bien dans l’ère de l’impotence terminale. 
 

De la destruction de valeurs en terre d’Algérie

http://www.lanation.info/De-la-destruction-de-valeurs-en-terre-d-Algerie_a385.htmlMardi 18 Octobre 2011

 Nous entrons déjà dans le cinquantenaire de l’indépendance. Et ceux, rares, qui continuent chez nous à se torturer les méninges pour essayer de comprendre, loin de se faire les hérauts insidieux ou décomplexés d’une réhabilitation de l’ordre colonial, ne peuvent qu’avouer leur désarroi. Il ne s’agit pas seulement de l’inachèvement et d’une atroce régression par rapport aux valeurs et aux objectifs du mouvement national algérien. Nous sommes en présence d’un phénomène que les économistes appellent « la destruction de valeur ». Ainsi, selon la science économique « l'entreprise détruit de la valeur à partir du moment où elle dégage une rentabilité inférieure à son coût du capital, ce qui est fort logiquement le strict opposé de la création de valeur ». Avec un capital constitué du combat d’un siècle des militants algériens et d’une guerre de libération qui continue, malgré les vicissitudes de faire la réputation du pays ( et on peut ajouter sans risque du pétrole et du gaz à ce capital), on est bien forcé d’admettre que le « Système » - cette chose qui peut comporter en son sein des gens lucides mais dont la seule marge d’expression se résume à des récriminations schizophréniques ou au cynisme de l’impuissance – assume une terrible et durable destruction de valeurs. Ces valeurs détruites ne relèvent pas seulement de l’économie – chose au demeurant réparable – mais concernent aussi, et c’est plus grave, l'ensemble du champ de l'histoire, de la politique et de la morale. A telle enseigne qu’on ne trouve plus beaucoup de gens pour se préoccuper aujourd'hui du bien commun, de l'intérêt général et du destin collectif. Evoquer ces thématiques semble même ridicule et d'une confondante naïveté. Soyons-le donc. Et avant que ce système ne prenne en charge les commémorations spectacles qui empêchent l’autoréflexion sur ce que nous fûmes, sur ce que nous sommes et sur la possibilité de ce qu’on ne soit plus dans un futur proche, rappelons donc que le 6 décembre prochain, cela fera aussi 50 ans, que Frantz Fanon, l’Algérien, l’indigné dont la pensée sonne avec toute sa force originelle, nous a quitté. Oui, relisons ce lointain initiateur mouvement des Indignés qui essaime doucement. Relisons-le à la lumière du gâchis de la destruction de valeur en terre d’Algérie. Relisons en particulier le chapitre intitulé « Les mésaventures de la conscience nationale » des « Damnés de la terre ». Et Indignons-nous. Car, ce dont il était question pour la Révolution algérienne, dans laquelle Fanon s’était engagé corps et âme, c’était de rétablir l’humanité des hommes, de les libérer et de leur rendre la dignité écrasée par un ordre barbare. C’est là, précisément, que réside l’universalité de la Révolution Algérienne. Ne cessons pas de nous indigner. Gardons l’espoir que ceux, qui se réfugient dans le mutisme en abandonnant, ceux qui n’ont pas la chance de savoir, au désarroi et à l’absence de repères, se réveilleront aussi. Et se mettront à parler. Le silence, il faut le dire avec force, n’est plus de la pudeur… Ce silence est complice parce qu’il participe au délitement social et à la déshérence politique, à la destruction de valeurs.

  La bataille du rien et du non sens

 Il y a belle lurette que le FLN échappe à ses militants. C’est suffisant pour ne pas prendre au sérieux la nouvelle « bataille du destin » pour le contrôle de l’appareil que se livrent des apparatchiks de seconde zone, des bonimenteurs de caravansérail. Pas plus qu’il ne faut accorder d’importance à ceux qui veulent ranger le FLN au musée d’une histoire qu’ils ignorent. Choisir entre Belkhadem et Goudjil, c’est choisir entre quoi et quoi ? Que celui qui croit avoir trouvé l’ombre d’une idée dans cette indigeste controverse lève la main… Il est vrai que la barbe de Belkhadem – sa seule idée ? – permet à ceux qui écrivent en se croyant « modernes » de livrer la bataille du rien contre le vide. C’est peut-être cela « l’idée » générale : créer un semblant de vie, là où il n’y a rien qu’un système éreinté abritant des acteurs épuisés à la recherche d’un « truc », plutôt que d’établir un constat de réalité et d’en tirer des conclusions rationnelles. Et puis revoilà, un autre « truc », passablement usé, mettre le parti du FLN au musée. Moderne, n’est-ce pas ? Curieuse contribution à la science politique des scénaristes : mettons le FLN au musée et l’Algérie réglera miraculeusement ses problèmes. L’escamotage en tant que rupture épistémologique ? Et grâce à ce tour de passe-passe la société fera un grand bond en avant ! Mais ce n’est qu’un leurre de plus, réchauffé de surcroit, et que l’on nous ressert avec l’impudence des revendeurs de camelotes périmées qui se donnent des airs de vous rendre service. Et au passage, on aura, sans faire mine d’y toucher, fait de la promotion pour Ahmed Ouyahia, homme sans âge, qui serait le « nouveau » face à « l’ancien ». Face à une réalité têtue, Belkhadem ne croit pas que le FLN soit un parti. Pas plus qu’Ouyahia ne pense que le RND soit un parti.
 Les « animateurs » sans conviction

 Il y a dans la mécanique du système algérien une fonction primordiale qui doit être constamment renouvelée : Celle de fabriquer des « sujets » de diversion. Et les animateurs de devanture – dans la « politique » et les journaux – doivent « briller » dans ce rôle. On leur donne le «sujet » voire « la ligne », ou plutôt le « pitch » dans le jargon du spectacle et à eux de faire preuve d’imagination, d’écrire le scénario et d’assurer la représentation. Difficile de ne pas noter que la qualité des personnalités en charge de « l’animation » et du « divertissement » s’est considérablement détériorée. Au théâtre, autant que le scénario et la mise en scène, interpréter avec un certain savoir-faire et jouer avec « conviction » est primordial pour convaincre le public. En Algérie, la pièce que le système fait rejouer, sans inspiration, à l’infini, est tellement grotesque que les préposés à la gesticulation finissent par ressembler à des marionnettes détraquées. Les ficelles qui les animent sont bien trop grosses pour ne pas être vues. Pendant ce temps, loin du théâtre d’ombres et dans le réel, les gens vivent les affres de l’insécurité. Comme si, à défaut de construire un Etat, d’accepter l’établissement de règles applicables par tous et pour tous, on laissait faire les choses « naturellement »… et de pousser les gens à s’occuper eux-mêmes de leur sécurité. C’est comme si l’on renonçait à créer des règles de vie en commun pour laisser un esprit de milice s’installer… On est loin du FLN, d’Ouyahia et même de l’état de santé de Bouteflika et des « batailles » présumées de succession. Quand il n’y a aucune règle, la succession ne concerne pas la société. Elle ne concerne que les détenteurs d’action de la société anonyme du pouvoir qui ne sait pas créer de valeurs mais excelle dans leur destruction.            
Le chainon manquant


Dans la destruction de valeur réalisée avec constance et détermination, l’exil de la classe moyenne instruite dans les années 1990 est l’une des pires calamités subies par le pays. C’est sans doute, l’investissement le plus colossal de l’Algérie indépendante qui a été dissipé. Cette élite nouvelle, imprégnée par l’histoire et le combat des Algériens durant le vingtième siècle, mais également avisée de l’évolution du monde, aurait dû avoir son heure, après octobre 1988. C’était, avec les réformes, le moment de tourner la page, de cesser de dilapider le « capital » et de créer, massivement, de la valeur. De nouvelles valeurs. Ce n’était pas une affaire d’âge, bien qu’il soit évident partout ailleurs que des quadragénaires sont plus dynamiques et productifs que des septuagénaires … Même si personne ne peut croire non plus, qu’au plan de la vision du monde, qu’un Ouyahia soit plus jeune qu’un Abdelhamid Mehri. Ces dizaines de milliers de cadres que l’Algérie a perdus dans la décennie 1990 et dont le départ ne peut en aucun cas être réduit à la pure dimension sécuritaire sont le chainon manquant, le maillon détruit, qui fait durement défaut au pays. Une bonne partie des lecteurs de l’hebdomadaire La Nation, ceux qui attendaient avec fébrilité sa sortie dans les kiosques, ne sont plus là. Ils sont ailleurs. Ils ont essaimé entre Europe et Amérique du Nord, s’investissent là-bas, bon gré mal gré, et portent, en eux, l’Algérie comme une blessure, comme un échec générationnel. Celui de n’avoir pu empêcher la dilapidation du capital – dont ils font eux-mêmes partie – et de ne pas avoir réussi à transmettre, aux plus jeunes, savoirs et valeurs. La difficulté de penser aujourd’hui le changement, de le cadrer sur la question des normes et des règles, tient aussi à cette amputation. Cruelle. Sans doute irréparable avant très longtemps.