jeudi 24 juillet 2008

La « ligne »

Habitués que nous sommes aux ukases intimant le respect de la liberté d’expression que Reporters Sans Frontières adresse aux dirigeants des pays exotiques, on reste intrigué par le silence de l’organisation de Robert Menard dans l’affaire Siné. Apparemment, il est plus simple – et plus gratifiant ? – de s’attaquer aux fossoyeurs tiers-mondistes de la liberté de la presse que de s’occuper de ce qui se passe dans le monde « libre ». Pas simple de défendre la liberté pour toute l’humanité et contre tous les pouvoirs. A l’évidence, pour RSF et ses épigones, certains sont plus humains que d’autres et certains pouvoirs plus éligibles à la critique. Depuis que le gourou décolleté de la pensée d’en France, Bernard-Henry Levy - BHL pour le merchandising - a commis, dans Le Monde, une diatribe grotesque contre le dessinateur Siné, on parie que RSF ne pipera mot. On s’attend plutôt à ce que cette organisation sorte ses poignards et entreprenne, à son tour, de lacérer l’honneur du vieux dessinateur. Après tout, les grands oracles de la pensée licite ont parlé, Siné est irrémédiablement classé parmi ceux des intellectuels qui sentent le soufre. C’est que le vieux trublion se moquant de tout et de tous à oublié qu’il devait impérativement établir des distinctions et des hiérarchies. Ce qu’il est permis de dire à propos des catholiques et les musulmans est interdit en ce qui concerne les juifs. Et Israël. Dans le journal de référence le mage de la philosophie a parlé : il a indiqué la « ligne » et les nombreux français révulsés qui n’ont pas compris qu’on intente un procès en sorcellerie au caricaturiste sur fausses accusations, n’ont plus qu’à se taire. Mais voilà, à force d’outrance, la police de la pensée qui sévit en France a de plus en plus de mal à faire accepter ses interdictions de penser. Cet ancien nouveau-philosophe, pour se donner de la substance, a délibérément distordu et tronqué les propos de Siné. Et la trop libre « blogosphère » qu’il dénonce a vite remis les choses en ordre. Le « magistère » de celui qui a commis un long « reportage » de propagande sur l’humanité de l’armée d’Israël au moment de la guerre contre le Liban, est étrillé par les lecteurs du Monde. Il est vrai qu’on tente de se moquer de leur intelligence alors qu’ils ont les moyens de juger sur pièce de l’écrit de Siné et n’ont pas besoin de l’exégèse inepte de BHL qui au passage, s’en prend bassement à Alain Badiou, un authentique philosophe. En prenant à partie Siné, le politburo de la pensée autorisée, a provoqué un débat sans précédent en France. Quels sont les mots qui ne doivent pas être prononcés, les religions sont-elles également caricaturables, la liberté de la presse a-t-elle une limite israélienne ? A l’époque des caricatures danoises, les intellectuels arabes ont été sommés de se situer du bon coté et de défendre la liberté de la presse. Qu’attendons-nous pour plagier un de ses communiqués et sommer RSF de défendre la liberté sur les berges de la Seine ?


Ahmed Selmane

mardi 15 juillet 2008

Un acte manqué réussi

Les caricatures – on le sait depuis les années trente – cela mène à tout. Au pire et rarement au meilleur. Barack Hussein Obama, le mal nommé puisque ce nom rime trop bien avec Oussama, l’apprend à ses dépens. Dans le journal The New-Yorker, solidement de gauche et peu suspect de racisme, on le voit, dans le bureau ovale, vêtu d’une djellaba et d’une chéchia (c’est donc un islamiste) ; sa femme qui pourtant s’appelle Michelle – et non Aïcha – en treillis, porte une Kalachnikov en bandoulière et, en signe de connivence, cogne son poing contre celui d’Oussama… Oh, pardon, d’Obama. Mais cet Oussama-là n’est pourtant pas loin, puisqu’on voit son portrait au-dessus d’une cheminée dans l’âtre de laquelle la bannière américaine flambe gaiement. The New-Yorker a caricaturé la propagande qui cible Obama pour mettre en évidence « Les politiques de la peur ». Les partisans d’Obama n’ont pas du tout apprécié l’exercice. Ceux qui estiment que les intentions du journal ne sont pas en cause et qu’il cherchait à se moquer des discours racistes et des clichés qui se répandent contre le premier Black à approcher de la Maison Blanche admettent qu’il a plutôt raté son coup. En Algérien, on dirait « Ja Ikhalelha, Aamaha », en voulant ajouter du khôl autour de son œil, on aveuglé la belle. Un ami qui se passionne pour les States et qui a suivi l’étoile montante d’Obama n’est pas d’accord : on avait bien l’intention d’aveugler la dame pas de lui mettre du rimmel. « Je doute fort que l’amateurisme soit à l’origine de cette ‘’bêtise’’, tant les implications immédiates d’un tel dessin sautent aux yeux du plus frustes des analystes ». Si les gens du New-Yorker pensent qu’ils ont publié une caricature au second degré pour tourner en dérision les discours de haine, d’autres estiment que l’on se situe dans registre du subliminal pervers, celui qui réalise la synthèse de toutes les peurs en faisant mine de les dénoncer. Etre musulman, ce que Barack Obama, s’échine à nier, est si « évidemment » dangereux et grave. C’est ce qui fait, que même sans le voir, même en le traitant de tous les noms d’oiseaux, Oussama Ben Laden, s’installe dans les murs à la place d’Abraham Lincoln comme le grand inspirateur obscur. Ses idées s’énoncent d’elles-mêmes avec l’image de la bannière étoilée qui brule : détruire l’Amérique. Vu de ce point, on a bien un dessin digne de l’extrême-droite européenne qui a fait le lit du nazisme. Mon ami, qui lit aussi le New-Yorker, pense que ce journal est trop intelligent pour ne pas avoir envisagé que cette lecture sommaire est celle qui restera quand le semblant de finesse aura passé. Il n’y a donc pas erreur, pense-t-il. Aucune. Décodé politiquement, cela signifie que Barack Obama, malgré les gages qu’il a donnés, malgré sa visite immédiate à l’AIPAC dès son investiture pour annoncer que Jérusalem sera la capitale éternelle d’Israël, n’arrive pas à surmonter toutes les réticences du lobby sioniste. Mon ami qui répugne aux théories du complot a une explication simple : la caricature des caricatures est un acte manqué réussi, le signal de la fin des inhibitions. « Si un journal comme le New Yorker le fait, cela signifie que tout le monde peut exploiter le filon. Ce journal a dessiné tout haut ce que certains cercles, à droite comme à gauche, pensent tout bas » et suggéré que la place d’Obama, musulman malgré-lui et donc terroriste à l’insu de son plein gré, est à Guantanamo et non à la Maison Blanche.

Ahmed Selmane

Existence subsidiaire

Après des années d'absence, Khedija est là, souriante, heureuse de retrouver le pays, les amis, surprise aussi de redécouvrir combien tout est difficile à Alger : des déplacements usants, des rendez-vous ratés, des gens grognons ou franchement désagréables. Le « normal » algérien qu'elle connaissait déjà et que nous ne remarquons même plus. On est un peu étonné de sa surprise. On lui dit, un peu coupable, que rien n'a vraiment changé. Et pourtant, les choses ont changé. Pas en bien, mais on ne s'en rend pas compte. On est comme la grenouille mise dans une marmite pleine d'eau que l'on chauffe doucement. Elle ne se rend pas compte qu'elle est en train de bouillir. Il faut, parfois, ce regard qui revient de plusieurs années d'absence pour saisir notre immersion inconsciente dans un chaos plein de bruits, de fureur et de violence prête à éclater à tout moment. Il faut ce regard de loin pour se rendre compte que l'on passe, en haussant presque les épaules, sur des scènes de folie accomplies par des gens en apparence sains d'esprit… Peut-être fait-on exprès vœux de cécité pour ne pas percevoir le chaos ambiant, pour croire que les choses vont déjà un peu mieux et que l'on va vers le meilleur ? Mais comment échapper à un regard qui apprécie à partir d'une norme raisonnable, le « normal » national ? C'est un petit choc qui vous fait prendre conscience de votre état de batracien, béat, presque heureux, en train de se faire bouillir dans une eau qu'elle pense toujours fraîche. Tout va bien ? Les choses roulent, le pétrole est au beau fixe, l'argent est dans les caisses, des gens partent encore - qui s'en soucie ?- et d'autres, beaucoup d'autres, baignent dans une dépression douce. Allons donc, rien n'a changé, chère amie, les choses sont juste plus difficiles, les gens plus hargneux, la quête du dinar plus âpre …
Et puis réfléchir est si douloureux, prendre de la distance si difficile. On fait donc comme les autres, on roule, jusqu'à ce qu'une amie ou un ami revient de lieux où les choses sont à peu près vraiment normales… On marque un temps d'arrêt, on se gratte la tête… C'est perturbant…
Ensuite, comme les choses doivent quand même se faire malgré notre « normal », on les fait… Normal, n'est-ce pas ? Khedidja sait pourtant que ce n'est pas le cas. Elle me montre sa carte d'identité délivrée par un consulat algérien aux States où elle se trouve avec son mari. Ils sont tous deux universitaires, tous deux travaillent. Et pourtant sa carte à elle porte la mention « subsidiaire ». Elle n'a donc pas d'existence, elle n'est qu'un appendice. Elle ne serait, administrativement parlant, qu'une existence collatérale à celle de son conjoint. Notre administration connaît donc ses classiques, Eve est sortie de la cote d'Adam, donc…Normal… On respecte les écritures, nous ! Khedidja est repartie. On se gratte la tête encore une fois. Puis on se demande quelle mention donne notre Administration aux femmes célibataires qui vivent à l'étranger ? De qui diable seraient-elles les résidentes subsidiaires ? A sa prochaine visite, Khedidja, me le dira peut-être ?
Ahmed Selmane

vendredi 4 juillet 2008

Un ange est passé

La petite fille est montée dans le bus. Elle a pris une place, comme une grande. Sa tante a voulu la mettre sur ses genoux, elle a refusé. Elle lui a expliqué que si elle prenait une place assise, elle sera obligée de payer. La petite a réfléchi, puis elle a fouillé dans sa poche. Elle a sorti une pièce et a dit : « je paye ma place ». Elle l’a fait avec sur le visage un air de défi pour cette peuplade d’adultes qui la regardait avec curiosité. Elle a compris que la légitimité de sa place assise était contestée. A chaque fois qu’un voyageur montait sur ce trajet de Bab Ezzour – Bordj-El-Kiffan en lançant un regard plein de reproches à ce petit bout de fille, maigre comme un roseau, qui occupait toute une place, elle le toisait avec défi et hurlait presque : « j’ai payé ma place ! ».
Le bus s’amusait enfin. A chacune de ses réparties, un frisson de rire parcourait la tribu fatiguée des voyageurs. Le receveur qui, de mauvaise grâce, n’avait encaissé qu’une demi-place pour la petite fille – 5 dinars au lieu de 10 – ne faisait pas partie des rieurs.
A sa mine renfrognée, on devinait que sa plus grande envie était de prendre ce petit bout de fillette et de le balancer par la fenêtre.
La petite fille a senti ses ondes négatives. Elle lui a rendu la pareille en lui infligeant une torture douce. A chaque fois, que son regard croisait le sien, elle s’écriait : « j’ai payé ma place ! ». Le receveur, battait alors prudemment en retraite. « Mais je n’ai rien dit ! », disait-il. Il détournait alors son regard en maugréant. Le bus s’amusait encore plus et frisait le fou-rire global.
Une dame, pour faire de la conversation, s’est mise à la complimenter pour sur sa robe et lui a demandé si elle voulait la lui prêter. « Et moi, tu veux que je rentre nue à la maison ? ». Rire…
A un arrêt, une autre dame monte et la regarde pesamment. La jeune fille soutient le regard. Et quand la dame se met à regarder sa tante avec un visible air de reproche, elle relance « J’ai payé ma place, j’ai payé ma place !».
Les rires contraignent la nouvelle arrivante à ne pas livrer bataille. Sans doute, a-t-elle pensé qu’avec Manale, c’est son nom, la partie était perdue d’avance. On ne gagne pas avec une petite fille devenue, par sa volonté d’avoir sa place, la grande star du bus. A une autre station, deux jumelles montent. La petite fille les regarde, sa tante lui explique. Elle n’est pas convaincue. Elle se met à traquer les différences entre les deux et elle en trouve suffisamment pour qu’elle décrète « qu’elles ne sont pas les mêmes ». Un jeune adolescent lui a proposé ses écouteurs. Elle lui a demandé ce qu’il écoutait. Des chansons, bien sur ! Réponse ferme : « je n’écoute que le Coran. Peu inspiré, Il a rétorqué : « pourquoi tu ne mets pas le Hidjab alors ? ».
La jeune fille lui décoche un regard glacé et tous le monde, même l’ado aux écouteurs, a compris le message : « De quoi je me mêle ! ». Une femme d’un âge avancée est montée. Elle a regardé la petite qui redit qu’elle a payé sa place. La vieille a négocié. Elle était prête à lui racheter sa place. Devant tant d’insistance, elle finit pas céder. Elle est passée sur les genoux de sa tante. La vielle femme sort une pièce, la tante a refusé catégoriquement. Pas question qu’elle prenne de l’argent. « Avec ce qui se passe, vous savez, il ne faut pas qu’elle prenne de mauvaise habitudes ».
Le réel, le méchant réel, a commencé à revenir. La petite fille et sa tante sont descendues avant Bord-El-Kiffan.
Pendant une portion de la route, les voyageurs sont restés sous le charme de la petite fille qui voulait sa place.
Puis, le charme s’en alla. On a redécouvert le silence, les mauvaises odeurs des corps de l’été, les regards fuyants et l’énorme fatigue. Même le receveur qui avait si peu aimé la petite fille avait compris qu’un ange était passé.

dimanche 22 juin 2008

La dame timbrée


Elle est vieille et seule, son mari est mort depuis longtemps à la guerre. Elle a travaillé dur son lopin de terre, elle a entretenu son petit troupeau. Elle s’est privée de tout. Elle a économisé ses sous. Pour «laâquouba », pour cet âge triste où elle ne compterait plus sur ses bras vaillants. Son lopin, elle a du le quitter plus tôt que prévu, en raison des « évènements ». Elle a vendu ses vaches et ses moutons. Et puis, elle a découvert qu’elle n’avait pas où aller. Surtout pas chez sa sœur. Elle a déjà beaucoup à faire avec ses enfants. Elle s’est mise en tête d’acheter une maison. Mais, pensait-elle, cela ne résoudrait pas mes problèmes de vieille femme. Alors, des gens, bien intentionnés s’entend, lui ont susurré une idée lumineuse. Pourquoi ne marierait-elle pas une de ses nièces avec un gaillard qui emménagerait chez elle et comme ça, elle serait « protégée ». L’idée ne lui sembla pas mauvaise. Ensuite, on lui suggéra de ne pas trop se casser sa tête de vieille femme avec les papiers, elle n’avait qu’à acheter la maison en l’enregistrant directement au nom de celui qui convolera avec sa nièce. Elle avait hésité, mais autour d’elle, tout le monde trouvait la chose normale. Elle n’a pas voulu demander conseil à sa sœur qui a déjà suffisamment de problème avec ses enfants. Alors, elle a donné l’argent, les économies de toute une vie de labeur, et la maison fut enregistrée, sur « papier timbré » au nom du brave gaillard. La vieille était sans protection et elle le sut très vite. « Sa » maison qui n’était pas la sienne sur papier timbré devint un enfer. Le « gaillard » cherchait à la faire déguerpir. Il était le « propriétaire » et il écrasait de sa morgue cette vieille chose. La vieille se résigna enfin à en parler à sa sœur qui n’en revenait pas de tant de candeur et de tant de « djyaha ». Elle délégua d’autorité sa grande fille pour saisir un avocat et annuler cette tromperie. Commencèrent alors les rendez-vous chez les avocats et les tribunaux. Celui qui a vendu la maison est passé, il a dit que c’est la vieille qui a donné l’argent. Mais il y avait ce papier timbré, à la validité juridique douteuse, qui faisait du gaillard le propriétaire. L’affaire traine d’une instance à l’autre et la vie dans « sa » maison devient plus infernale. « J’ai acheté l’amertume avec mon argent » dit la vieille qui s’est mise à aller régulièrement chez sa sœur pour se reposer. Dernièrement, des policiers sont venus la chercher dans cette maison qui n’est pas la sienne en vertu de ce misérable papier timbré. Ils ont laissé une convocation. Elle était affolée, la vieille, elle n’a pas l’habitude d’avoir des relations avec la police. Sa nièce est allée, pour elle, au commissariat. On lui expliqua que c’est pour l’affaire de la maison et qu’elle avait 20 jours pour faire un recours devant la cour suprême sinon son affaire serait considérée comme close. Elle ne sait que faire la vieille. Lorsqu’elle est passée devant le juge, la dernière fois, celui-ci lui a laissé entendre que la loi ne protège pas les imbéciles. Elle a avalé cela, la vieille, mais elle en a été blessée. Profondément. Puis, sa tête « d’imbécile » s’est mise à fonctionner. Et elle a posé sa question : « Si la loi ne protège pas les imbéciles, qui donc les protègera ? ». Elle n’a pas eu de réponse…

mercredi 11 juin 2008

C'est une chèvre même si elle vole… au dessus de Rue 89!

Par Ahmed Selmane

Rue 89 est un site intéressant. Il fait partie de ces nouveaux médias créés sur la toile par des journalistes déçus par la presse conventionnelle. Dans le cas d'espèce, Rue 89, est fait par des anciens journalistes de Libération. Pourquoi en parler ? Mais parce que justement, Rue 89, parle d'Algérie News et d'Al Djazaïr News et croit déceler, en mettant en avant le choix des titres différents faits par les deux journaux, de l'interview de Mme Fadela Amara, une manoeuvre. Pourquoi une rédaction arabophone choisi de mettre en exergue l'aspect mémoriel alors que la francophone regarde du coté de l'UPM (Union pour la méditerranée) ? Cela aurait pu être l'objet d'une lecture intéressante. Mais nos valeureux confrères se sont arrêtés aux deux titres pour accuser – c'est le mot, n'est ce pas camarade ? – Al Djazaïr News d'avoir « piégé » Fadela Amara et de « tailler ses propos sur mesure en fonction du public ». Comme nos camarades de Rue 89 étaient pressés de conclure, ils n'ont pas lu l'ensemble du texte en français. Et donc ils n'ont pas vu que la phrase qui semblait si gravissime, était bien là, dans le texte, identique à celle qui est dans Al Djazaïr News. «Personnellement, je ne suis ni pour l'oubli ni pour la repentance. Je souhaite que la France reconnaisse qu'en Algérie, des exactions ont été commises". On aura appris au passage que les gens de Rue 89 lisent en arabe dans le texte. Un prodigieux progrès pour des journalistes français qui en général, s'agissant des pays du Maghreb, ne s'estiment pas tenus d'apprendre quelques rudiments d'arabes. Le paradoxe est que dans ce cas de figure, ils ne semblent pas avoir lus le texte en français. Mais comment tirer des conclusions fondées sur une comparaison si on ne prend pas la peine de lire le texte dans la langue la plus généralement accessible aux camarades de Rue 89, le français ? Normalement ce n'est pas possible. Mais la conclusion est bien là. Il y aurait une « manœuvre » destinée à « compliquer un peu plus le travail diplomatique visant à amener Abdelaziz Bouteflika à Paris pour le sommet de l'UPM ».

Pierre Haski, ajoute sous une forme faussement interrogative, que « peut-être était-ce le but de la manœuvre, au moins faire monter les enchères. Fadela Amara aura ainsi été la victime de ce jeu classique entre Paris et Alger ». On n'en voudra pas à Rue 89, politiquement engagé, de chercher la petite bête à Mme Fadela Amara et de la mettre en porte-à-faux avec Nicholas Sarkozy. C'est un jeu permis. Mais avouons-le, on est quand même froissés par l'idée sommaire implicite de Rue 89 qui voudrait que des journalistes à Alger soient nécessairement des gens douteux entrain de concocter des coups avec des sombres officines. C'est un gros cliché. J'ai appelé M. Pierre Haski au téléphone pour lui signaler qu'il fait une lecture sur une non lecture. Et que la phrase litigieuse qui permet sa construction figure à l'identique dans les versions arabe et française. Et que chaque rédaction peut se permettre de mettre en avant un titre ou thème sans qu'elle ne soit animée par des sombres intentions. L'échange a été courtois. On lui a signalé comment il peut lire la version intégrale de l'interview sur le site d'Algérie News.

Sur le site de Rue 89, une dizaine de minute plus tard on pouvait lire ceci :

« ► Mise à jour 10/6/2008 à 13h00: la rédaction d'Algérie News nous fait remarquer que la phrase incriminée sur les "exactions" figure également dans l'interview en français, mais n'a simplement pas été mise en avant comme dans l'édition en arabe. Dont acte pour le texte, mais pas pour le titre ».

J'avoue que je ne comprends rien à ce « dont acte pour le texte, mais pas pour le titre ». Rue 89 qui semble connaître l'arabe est apparemment l'adepte de la formule algérienne qui désigne l'entêtement absurde : « Maaza Wa lou Taret ». Allez, on traduit pour nos confrères pour éviter une nouvelle mauvaise lecture : « ceci est une chèvre, même si elle vole ! »

jeudi 5 juin 2008

La Femme de tête et le cheikh


« Dès le début, il m’a énervée ce « cheikh » ! Il m’a demandé de mettre un foulard sur ma tête. Je me suis tout de suite braquée mais je n’ai pas hurlé. Je suis polie moi, j’ai été bien élevée. J’ai juste dit que j’étais chez moi et que je ne mettrais pas un foulard. Il était venu chez moi, soi-disant pour me convaincre de laisser mon fils, ce taré qui me fait monter la tension, ramener sa seconde femme chez moi. Il me l’avait déjà demandé et j’ai été catégorique : j’héberge déjà sa première femme et leurs deux enfants et il n’est pas question que j’accepte de m’occuper d’une seconde femme, pour son plaisir. Et d’ailleurs, sa première femme, est une personne charmante, elle est belle et rien ne lui manque…Pourquoi a-t-il décidé de prendre une autre femme ? S’il veut s’amuser, qu’il se débrouille. J’avais mis fin à la discussion. Tant que je suis vivante, je ne veux pas d’une autre femme chez-moi. Et le voilà qui me ramène un « cheikh », pas plus haut que trois pommes, emmailloté dans une tunique blanche de la tête au pied, avec sa barbe teinte au henné, pour me convaincre, moi la « hadja » de ne pas « empêcher ce que Dieu a autorisé ».

Là, je ne me suis pas laissée impressionner. J’ai dit que Dieu a en effet autorisé « à condition » que le mari traite ses femmes de manière juste. Si mon fils n’est pas capable d’avoir son propre logement comment voudrait-il, lui le « Savant », qu’il puisse être juste ? On a parlé en long et large. Le cheikh a vu que je ne m’en laissais pas compter par l’argument de la charia alors il s’est mis à parler, des « besoins de l’homme ». Je lui ai ri au nez… Est-ce qu’il croit que les femmes n’ont pas de besoins, comme il dit ? Je lui ai dit que le premier devoir d’un homme est de répondre aux besoins de sa famille et de ses enfants. Or, mon taré de fils, qui veut prendre une seconde épouse, ne le fait pas. C’est moi qui m’en occupe de sa femme et ses enfants, est-ce qu’il pense que le bon Dieu est d’accord avec ça ? Est-ce que la charia est d’accord, Ya sidi echeikh ? Bien sûr, il n’a pas répondu. Il s’est mis à dire que mon attitude n’était pas « naturelle » et qu’une mère doit « aider son fils »… Là, vraiment, j’ai commencé à bouillonner. Qu’est-ce qu’il croit, donc ! Ce garçon qui me ramène un étranger pour me convaincre de le laisser gérer ses instincts, j’ai essuyé son derrière et nettoyé sa morve, je l’ai fait grandir, il n’a jamais manqué de rien… J’ai assez donné, monsieur le cheikh, c’est un égoïste fini qui n’a pas le moindre égard pour sa mère qui à 65 ans et qui s’occupe déjà de son engeance… S’il veut une autre femme, libre à lui, mais pas chez moi ! Mais on aurait dit qu’il ne m’écoutait pas. Il a continue à insister et moi je sentais monter en moi une colère, oulala, je te dis pas… Et ce cheikh-savant n’arrêtait pas de débiter des sornettes : tout y est passé, mon devoir envers mon fils, mon cœur qui serait de pierre, mon fils que je risquais de perdre à jamais… Il a même dit qu’en se mariant à nouveau, mon fils, sauvait une femme et que cela lui serait compté pour le paradis. J’ai répondu qu’il ne devait pas espérer aller au paradis sur mon dos… J’ai cessé de lui donner du « Ya Cheikh » mais il ne s’en est pas rendu compte. Ils ne se rendent pas compte, les hommes. A un moment, j’en ai eu définitivement marre et je lui ai dit « et maintenant, tu ne veux pas aller te faire voir chez les grecs ? »

Par pudeur, le chroniqueur s’abstient de rapporter les termes exacts utilisés par la vieille dame. Mais, d’après le récit, ponctué de rire, d’Al-Hadja, le « Cheikh », est devenu tout blanc, il a relevé les pans de son qamis immaculé et a détalé comme un lapin.